Archives et Musée
de la Littérature
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La mort tragique d’Emile Verhaeren

Le Petit Havre, 28 novembre 1916 :

Hier soir, à 6h 1/2, alors qu’une foule nombreuse se trouvait à Rouen sous le hall de la gare de la rue Verte et se disposait à monter dans le rapide de Paris qui arrivait en gare, l’un des voyageurs se précipita avant l’arrêt du convoi, à la main courante d’un wagon de 1re classe. Sur le pavé glissant, il fut victime d’un faux pas, et tomba si malheureusement qu’il disparut entre deux des lourdes voitures.

Quand on le releva, quelques instants après, il avait les deux jambes broyées. Il eut encore la force de prononcer "Ma femme ! Ma Patrie !" puis il succomba dans l’une des salles où on l’avait transporté.

On juge de l’émotion qui s’empara des témoins de cette terrible chute, émotion d’autant plus profonde que le nom glorieux que portait la victime ne tarda pas à circuler parmi la foule. Ainsi venait de mourir Emile Verhaeren, le plus grand poète de la Belgique.

En cette fin de novembre 1916, la presse du monde entier se fait l’écho du tragique événement. Des Etats-Unis à l’Afrique du Nord, les hommages affluent de toutes parts. Le monde des lettres est en deuil. En Belgique, le désarroi est à son comble. Bouleversé, Jules Destrée écrit dans Le Petit Parisien du 29 novembre :

Une de nos lumières s’éteint. Un accident stupide broie notre grand poète. Pauvre Belgique ! Nous sommes martelés par le destin. Chaque jour, depuis deux ans, nous apporte un deuil et une peine. Mais la disparition d’Emile Verhaeren est terrible entre toutes.

C’est que, avec un talent hors pair, il était, par excellence, le grand lyrique de chez nous. Il avait célébré la vie moderne, toute la vie moderne, mais toujours il était resté Belge, profondément Belge. Depuis son premier volume : 'Les Flamandes' jusqu’à son dernier, 'Les Ailes rouges de la guerre', c’est notre pays, ses héros, ses gens, son âme qu’il a chantés.

Il était l’une des figures magnifiques que nous aimions à citer lorsque nous voulions affirmer que tout en participant à la plus haute civilisation occidentale, notre peuple avait gardé une signification particulière qui lui donnait le droit à la vie indépendante. Un Verhaeren prouvait la Belgique. Non seulement il la prouvait, mais il l’honorait, il la faisait glorieuse et respectable.

Au moment où l’épreuve nationale exalte si douloureusement nos sentiments patriotiques, il n’y aura pas un Belge qui ne se sera senti appauvri, diminué, cruellement frappé en apprenant que Verhaeren n’est plus.

On dira qu’il était l’un des plus fiers poètes actuels de la langue française, ses cadences paroxystes et sonores retentiront dans les mémoires. On vantera sa probité littéraire et l’infatigable ardeur de sa vie. On étudiera son oeuvre de prose, de vers et de théâtre, et peut-être de ses débuts désenchantés et pessimistes à ses conclusions optimistes chantant la multiple splendeur de vivre, notera-t-on l’évolution qui fut celle de tous les grands écrivains français de ce dernier quart de siècle et semble avoir obéi à un pressentiment confus de la nécessité de sublimer les énergies de la race.

On dira tout cela. Aujourd’hui, devant la tombe de ce combattant civil, mort en guerre, il y a surtout l’immense regret de tout un peuple d’autant plus aimant qu’il est plus souffrant.



Cette coupure de presse fait partie d'un ensemble impressionnant d'extraits de presse autour de la mort de Verhaeren, consultable dans nos collections sous la cote FS16 01563.