Archives et Musée
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Il entre de la stupeur dans notre résignation

Si, en ce début de novembre 1916, Eekhoud ne cesse de s’étonner du besoin de divertissement de la population,…
Jamais il n’y a eu autant de théâtre à Bruxelles. Les Galeries viennent de rouvrir, et donneront l’opéra comme le Théâtre de la Bourse et le Palais de Glace. Ca fait trois théâtres d’opéra quant à l’opérette, elle règne dans trois ou quatre théâtres au moins. Et la comédie ! Et les cinémas ! Et dire que le soir on fait queue devant les guichets de ces théâtres ! Ah cette physionomie, cette psychologie de Bruxelles durant l’occupation est bien inattendue, bien paradoxale ! (2/11, p. 240)
… c’est bien sur un fond de résignation et de mélancolie que repose le moral des Bruxellois.
A présent on ne se perd plus en récriminations, en imprécations contre les Allemands. On maudit le fléau même, la sinistre guerre. On devient fataliste. Il entre de la stupeur dans notre résignation. (3/11, p. 241)

Pourtant depuis quelques jours, une actualité inquiétante domine les conversations : la déportation de civils belges en Allemagne pour l’exécution de travaux d'intérêt militaire.

De fait, dès l’automne 1916, au mépris des conventions relatives au droit de la guerre qui prévoient que seuls les prisonniers de guerre peuvent être soumis au travail forcé (Convention de La Haye), et puisque le "travail volontaire" en Allemagne s’est heurté jusque-là à la résistance passive de la population belge, l’autorité allemande organise l’enlèvement en masse d’ouvriers chômeurs belges pour suppléer à son manque de main-d'oeuvre au pays. La nouvelle sème vite un vent de panique :
On ne s’entretient plus que […] des chômeurs que l’on enrôle de force et que l’on transporte en Allemagne comme des serfs, des ilotes. Ne pouvant ou n’osant encore les envoyer au front pour se battre contre les nôtres, on les fait travailler là-bas pour remplacer la main d’oeuvre indigène. (3/11, p. 241)
Très vite, le bruit court que la mesure concerne tous les hommes valides, de 16 à 31 ans.
[…] tous, indifféremment, riches ou pauvres, travailleurs ou sans travail. Voilà qui devient inouï. Mais est-ce le commencement de la fin ? Et la Convention de La Haye ? Et les Droits de l’homme ? Et l’humanité ? Chanson que tout cela. Sacrebleu ! Je ne m’étais jamais imaginé revivre un jour les pires années de l’arbitraire et de la tyrannie, des "siècles maudits" du Moyen Age comme les appela Lecomte de Lisle. (7/11, p. 244)

En réalité, la population visée se situe entre 17 et 55 ans. Après une phase de sélection -où l’on exempte les vieux, les malades, les travailleurs des entreprises d’utilité publique, les fonctionnaires, les médecins et les agriculteurs- les malheureux élus sont expédiés vers le Nord et l’Est de l’Allemagne. Embrigadés dans les "Zivilarbeiterbataillone", ils sont soumis à des conditions de vie et de travail extrêmement pénibles. Plus de 2% mourront en exil de fatigue et de maladie.

En avril 1917, les protestations, tant internes en Belgique (comme celles du Cardinal Mercier) qu’au niveau international (fait significatif : Eekhoud signale durant tout le mois des ratés dans l’arrivage du Nieuwe Rotterdamsche Courant dont le contenu faisait sans doute écho à ces protestations - 15 n° lui feront défaut), mettent un frein aux déportations en Allemagne. Mais celles-ci se poursuivent vers le Luxembourg ou vers le front dans le Nord de la France ou sur l’Yser où les déportés sont affectés à l’entretien des tranchées allemandes, et cela jusqu’à la fin de la guerre. Ces déportations toucheront 120 000 Belges. Ceux qui en revinrent, furent marqués à vie dans leur chair et leur esprit.

Enfin, le mois de novembre se clôt inévitablement sur l’annonce de la mort d’Emile Verhaeren :

Giraud que je vois est aussi atterré que moi-même de cette nouvelle. Mais j’en attends la confirmation ou plutôt le démenti. Que d’horreurs et de douleurs ! (30/11, p. 263)

Hélas, oui ! La nouvelle était vraie. Elle m’est confirmée ce matin […] et voilà la plus bête des fatalités ! l’aveugle guigne pour emporter le plus beau, le plus sensible, le plus puissant de nos poètes ! (30/11, p. 265)