Archives et Musée
de la Littérature
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Pas moyen d’écrire

Deux thématiques et une anecdote émaillent les pages du mois de septembre 1916 du journal de Georges Eekhoud.

La première thématique, nous renvoie d’emblée à Eekhoud, l’anticonformiste auteur d'Escal-Vigor et de Voyous de velours et à son attirance pour les jeunes hommes issus du peuple. Tout en étant très heureux dans sa vie de couple auprès de sa femme, Cornélie, Eekhoud n’a jamais renié ses penchants homosexuels. Les allusions dans son journal sont régulières mais ce mois-ci particulièrement récurrentes : il aime à observer telle attitude d’un ouvrier en plein travail, telle accolade entre deux "amusants et fraternels petits camarades, voyous, marchant le bras de l’un passé au cou de l’autre" (p. 210). Il aime par-dessus tout s’attarder dans le quartier populaire des Marolles.
Dupont est venu travailler hier, il était bien disposé et a travaillé ferme. Ses outils en très bon état. J’aurais voulu qu’un peintre soit là pour le croquer dans ses attitudes crânes et si plastiques, dans ses mouvements d’un rythme si savoureux. Il était vêtu de sa veste de toile de coutil délavée, bleu clair et de sa culotte de velours roux ; de son gilet de velours à collet etc. Jamais il n’a tant abattu de besogne […] Dupont me racontait qu’il était allé avec d’autres chercher des pommes de terre à Campenhout. Aller et retour à pied, chargé comme un mulet. Tout cela pour un bénéfice de 8 francs. Il en était fourbu. Mais quelle philosophie il y a chez ces simples garçons du peuple. Le lendemain ils rient déjà de leur misère et plaisantent la corvée, les privations et les peines ! (2/9, p. 194-195)
Hier après-midi, me suis promené rue Haute, histoire de me dégourdir un peu les jambes et aussi de me réconforter le moral, la physionomie de ce quartier populeux, sans fièvre, sans agitation anormale étant de nature à me calmer les nerfs et à me réconcilier avec la situation. (12/9, p. 198)
Cet après-midi n’ayant pas envie de faire la sieste, profite du temps frisquet mais ensoleillé, doré, bellement automnal, pour flâner avant le goûter dans la rue Haute et mes chères Marolles. Rue des Ménages avisé François dans un groupe de voisins de son genre et de son bagout. Il m’a vu et me rejoint au Boulevard où nous nous serrons la main et où je lui glisse un petit billet entre les doigts. C’est bien le type de ces décors ; il en a la couleur, la cordialité, la frustesse et l’indolence ingénue. (30/9, p. 215-216)

La deuxième thématique découle évidemment du conflit qui n’en finit pas. Les raids aériens se succèdent au-dessus de Bruxelles et les nouvelles du front ne montrent aucun signe encourageant. Eekhoud subit à nouveau une sévère crise morale et physique. A la fois blasé et écoeuré, le malaise est général.

Entre désordre nerveux,
La durée, la prolongation de cette guerre infâme finiront par avoir raison des tempéraments les plus solides, des natures les plus pondérées ! – Pas moyen d’écrire. La moindre contention d’esprit me fatigue comme une longue, une réelle besogne. En dehors des lignes que je trace dans ce journal, je ne rédige que des notes très sommaires pour mes Souvenirs. – Ce sont encore mes livres qui me distraient le plus. J’ai peur des conversations suivies, surtout quand elles abordent le sujet par excellence, le seul sujet qui intéresse et obsède nos contemporains ! (9/9, p. 197)
Et amertume :
Je crois décidément que je n’écrirai plus grand-chose en fait de livres. Je publierai ceux que j’ai en manuscrits : mes Dernières Kermesse, mes Etudes anglaises, mes Essais et Conférences, et ce sera tout ! Ce qui aura contribué bien plus que la guerre à ce découragement c’est vraiment le peu de suffrage que m’aura rapporté Les Libertins d’Anvers. En Allemagne et en Angleterre, pareil livre eut eu un succès énorme. On l’eut distingué et discuté peut-être mais il n’aurait laissé aucun soi-disant intellectuel indifférent. J’en ai la preuve par les lettres flatteuses que d’Ardeschah [Jean-Paul von Ardeschah, le traducteur allemand de Burch Mitsu] -qui va traduire ce livre- m’écrivait encore à son propos. Ici, vraiment, en dehors de très rares lettrés, qui a rendu à cet ouvrage le minimum d’hommage qu’il méritait ? […] Ah, le triste, triste pays ! Et après la guerre j’ai la conviction qu’il sera plus que jamais fermé à la belle littérature, à la littérature créée et tout à fait originale ! (16/9, p. 205-206)
S’ensuivent de nombreuses pages sur son état d’âme, qui seront sans doute utiles pour notre auteur, un jour, sous de meilleurs auspices :
Si je note toutes ces impressions c’est seulement pour m’édifier plus tard sur le trouble, la perturbation, la dépression que cette horrible guerre a fini par produire dans mes facultés. (26/9, p. 212)
Ce sombre mois de septembre s’achève sur une anecdote, pas aussi insignifiante qu’il n’y paraît car elle éclaire la psychologie paternaliste qui sous-tend fréquemment l’action humanitaire :
Nous aurons cet après-midi Marie [nom illisible] et ses enfants qui viennent goûter. Nous leur offrirons de la tarte et des gâteaux. Les dernières tartes et les derniers gâteaux ! Car à partir d’aujourd’hui interdiction aux pâtissiers de confectionner encore de la pâtisserie. (29/9, p. 215)
Dans son livre, La Belgique et la Première Guerre mondiale, Sophie De Schaepdrijver nous éclaire (p. 114) :
« Les pâtisseries furent contraintes de fermer à la fin du mois de septembre 1916 parce que la Commission [for Relief in Belgium] refusait de fournir de la farine pour les produits de luxe. […] [Band] Whitlock [à l’époque ambassadeur américain en Belgique] déplorait
[…] le sentiment qui caractérise tous les bienfaiteurs selon lequel il faut que les bénéficiaires de leur charité souffrent le plus possible en ayant l'air misérables et indigents ; le bien-être de la satisfaction morale n'en est que plus grand pour le bienfaiteur !