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Tu les engloutiras, ô Rhin vengeur !

A Genève, le 13 août 1916, Henri Guilbeaux dédie un poème "aux peuples français et allemand, victimes de la guerre mondiale, en signe de ferme espoir." Intitulé Le Chant du Rhin, ce texte rend hommage au fleuve majestueux, "père de la robuste race germano-celte".

"Tu limites la Gaule et la Germanie, mais tu les unis et les harmonises", écrit encore ce Verviétois de naissance, qui se considère néanmoins comme un poète français, et qui avait contribué à faire connaître la littérature allemande contemporaine en terres francophones. En 1913, il publia en effet une Anthologie des lyriques allemands contemporains depuis Nietzsche, offrant un "choix de poèmes traduits, précédé de notices bio et bibliographiques et d’un essai sur le lyrisme allemand d’aujourd’hui". Ce recueil avait bénéficié d’une préface d’Emile Verhaeren, à qui Guilbeaux lui-même avait consacré un livre en 1908, Emile Verhaeren : conférence faite à la Mutuelle, Université populaire de Verviers, le 9 mai 1908.

Connu pour ses prises de positions pacifistes et unanimistes pendant la guerre, l’homme s’installe en Suisse en 1915 grâce au soutien de Romain Rolland*, qui l’aide à trouver du travail auprès de l’Agence des Prisonniers civils du comité de la Croix-Rouge internationale. C’est là qu’il fondera la revue mensuelle Demain, en 1916, qui édite en 1917 le recueil Du champ des horreurs, dans lequel le poème Le Chant du Rhin est repris. Les prises de position politique, nettement marquées à gauche de Guilbeaux, l’amènent à écrire dans ce texte :

Depuis les temps où gîtaient les sauvages peuplades envahissantes,
sur les rochers alentour, il s’est dressé de féodaux et menaçants burgs,
il s’est campé des usines formidables où trépide un labeur constant et où misérablement sont encagés les hommes.
Les seigneurs ne sont plus, - ainsi disparurent avant eux les prêtres farouches et les sacrificateurs féroces.
Mais alors s’en vinrent les barons sans proie impérialistes et les chevaliers-sans-âme du capital ;
et partout se sont élevés les flancs puissants des casernes et des banques,
et s’est étendue une immonde et goulue métallurgie de guerre.
Ils sont venus, les êtres dont les effrénés désirs de possession ont précipité, comme sous l’impulsion d’un fluide électrique, les peuples contre les peuples.
Mais ils disparaîtront aussi, - ou tu les engloutiras, ô Rhin vengeur !
Le poète appelle de ses voeux lyriques un monde nouveau, pacifié, uni et fraternel, où le Rhin jouera un rôle purificateur :
Et alors de tes rives s’épandra une race neuve, volontaire, saine et joyeuse,
Une race de prométhées, une race d’hommes généreux et libres,
Une race occidentale qui dans tout l’univers traquera, arrêtera, pourfendra l’oeuvre de mort,
Une race unifiée, puissante et résistante comme l’acier, mais ayant une âme fraternelle et douce.
[…]
Tu ne diviseras pas, - tu uniras.
Plus de frontières, plus de lignes surannées comme en ces jours meurtriers :
[…]
Bannies les frontières et les animosités ancestrales, le Rhin brasserait les génies des uns et des autres, pour le bien de l’humanité réconciliée. On perçoit aussi bien dans ces vers le substrat anarchiste qui a longtemps nourri l’engagement idéologique de Guilbeaux :
Plus de France, plus d’Allemagne séparées par des poteaux, par des lois, par des tranchées,
Un seul peuple debout, vivant large dans le labeur et dans la joie,
Un seul peuple constructeur, un seul peuple édifiant de ses fermes muscles la civilisation mondiale,
Un seul peuple, dans un tenace et décisif effort, joignant la terre au Walhalla.

* Sur les rapports entre Rolland et Guilbeaux.