Archives et Musée
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Retour à Missembourg !

Cher ami, puisque je ne puis t’envoyer ce journal de ma vie, nous ne le lirons qu’ensemble, après la guerre quand je pourrai le comparer jour par jour, à celui que de ton côté, tu auras tenu pour me le montrer.

C’est ainsi que Marie Gevers débute ce qu’on peut appeler son journal de séparation. Celui-ci comprend 3 cahiers, datés du 25 août 1916 au 18 décembre 1918. Il succède aux deux cahiers d’exil qui témoignaient du parcours des presque deux années passées par la famille Willems-Gevers sur l’île de Walcheren, en Zélande. C’est également en août 1916 que commence l’impressionnant échange de cartes postales entre les époux séparés. Près de 600 cartes écrites par Marie, plus de 250 cartes par Frans Willems.

Le couple a en effet décidé de se séparer jusqu’à la fin du conflit (près de 30 mois plus tard !). Frans Willems a toujours l'espoir de pouvoir contribuer à l'effort de guerre ; il restera encore une année en Hollande avant de passer en Angleterre. Marie, accompagnée de son fils cadet, Paul Willems - surnommé Popom, 4 ans -, retrouve sa chère demeure de Missembourg. Elle y rejoint son fils aîné, Jean - surnommé Jante, 7 ans - et sa mère, Marie Gevers-Tuyaerts qui avaient effectué le retour quelques mois plus tôt. Les passages repris ci-dessous sont extraits de la relation que fit Marie Gevers de cette mémorable semaine, du 25 au 31 août 1916, dans le premier cahier du journal de séparation.

Le retour se déroule en train. Après un voyage passablement sinistre, la joie envahit Marie dès le passage de la frontière hollandaise.
[…] la joie de revoir le pays, les noms : Calmpthout… Cappellen… Zuerenborg […] Anvers - je suis descendue avec Popom - la grand gare déserte - un commissionnaire - ah le bon cher vieux flamand d’Anvers - quelle joie de le réentendre après deux ans de Hollande, comme il a plus de mordant "d’anatomie", tandis que l’autre était flasque et sans consistance.
Le trajet se poursuit en tram jusqu’à Vieux-Dieu. Les images se bousculent :
[…] au sortir de Vieux Dieu […] la chaussée tant de fois parcourue, mais avec d’immenses horizons des deux côtés - à droite, Edeghem, à gauche, le clocher décoiffé de Mortsel et là-bas, l’avenue de Missembourg et entre les arbres, un pignon blanc. Popom n’a rien reconnu. L’avenue - la grille, un grand coup de sonnette. Octaaf est sur le pont, à peindre "Heere toch ! Mme Willems !" Maman vient voir à la fenêtre - Octaaf court au jardin appeler Jante qui bêche - joie… et larmes en songeant à toi. Notre Jante s’est allongé d’une manière extraordinaire, il a bonne mine.
L’arrivée de Marie est totalement inespérée.
Samedi encore maman avait fait une démarche sans résultat, pensait-elle, pour obtenir mon passeport, alors que la permission de m’en délivrer un était déjà au consulat allemand de Flessingue. [voir notre notice de juin 1916]
Les jours suivants, Marie se rend à Anvers puis à Edegem pour accomplir les démarches nécessaires à l’obtention d’une carte d’identité. Le chemin du retour lui donne à voir un sombre spectacle…
Vers la fin de l’après-midi, sur les routes, c’est à l’infini un déambulement de malheureux chargés de sacs de pommes-de-terre : en effet, l’autorité allemande permet pour les provisions d’en acheter autant qu’on peut en porter, les pauvres gens s’en vont donc, des kilomètres à pied, vers les campagnes, acheter leurs pommes-de-terre directement aux paysans - quel singulier aspect à cette grand-route que tu as connue si animée, pas un véhicule, de rares vélos (ils sont défendus à moins de "pass" spécial) rien que cette file de miséreux en sueur, le sac sur l’épaule, parmi eux quelques petits bourgeois portant leur achat dans une valise.
Mais ce triste rituel n'empêche pas Marie d'être émerveillée par ce pays qui lui a tant manqué :
La douceur de l’air en est extrême, comparée à celle de Walcheren, il y a quelque chose de souple et solide à la fois, comme le double langage que j’ai tant de joie à réentendre.
Et très vite, Marie-la-conteuse refait surface. Les anecdotes fourmillent en ville et au village, Marie en épingle quelques-unes, dont celle-ci :
Une vieille petite femme, certainement sorcière, montait, il y a quelques jours, dans le tram de Vieux-Dieu. Plusieurs messieurs y émettaient des avis contradictoires sur la durée de la guerre ; intervient la vieille : "Ah ? Vous parlez de la durée de la guerre, messieurs ? Elle sera finie le 28 de ce mois" - "Vraiment, moederke, vous êtes si au courant ?" - "Messieurs aussi vrai que vous avez 75 ctm dans votre gilé zakske". Le monsieur vérifie et, surpris : "vous aviez vu que le receveur m’avait rendu ça !" - la vieille : "Aussi vrai qu’au prochain arrêt monteront trois dames, et au suivant deux messieurs !" Ainsi en fut-il, et, dit-on, la sorcière avait prévu l’entrée en lice de la Roumanie.
Les derniers mots de cette semaine intense sont affectueusement adressés à son mari :
Cher ami, cette nuit j’ai très doucement rêvé de toi, et je pense à toi de toutes les manières. […] le soir nous sommes sans lumière et nous allons nous coucher très tôt, dès que l’obscurité tombe, de sorte que je me réveille tôt, et c’est amusant, en me réveillant de penser à toi et d’écrire ces lignes que nous ne lirons qu’ensemble, après la guerre.