Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
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Lu-Ve : 9h à 17h
Les AML seront fermés du 26 au 30/12/2016.

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Se détourner de l'idée fixe

Les pages du mois d’août 1916 du journal d’Eekhoud, s’ouvrent sur le spectacle toujours aussi effrayant et grandiose de deux raids aériens dans le ciel de Bruxelles. Face à ces épisodes d’intense angoisse ponctuant le quotidien morne et frustrant de l’Occupation, l’Art devient pour l'écrivain un refuge autant qu’une nécessité, en témoignent les conversations avec son ami, Albert Giraud, le lendemain d’une des deux attaques :
Giraud aussi avait pris sa part du spectacle, mais après avoir échangé quelques impressions à ce sujet, nous avons eu une bonne et réconfortante conversation littéraire, sur le théâtre, sur ce qui est réalisable en ce domaine en Belgique. (2/8, p. 163)
[Il] m’a récité de très beaux vers, des sonnets admirables autant que ceux d’un Heredia ou d’un Swinburne, sur Beethoven et Michel Ange, Haydn et Raphaël, et Mozart. Ils feront une plaquette d’une trentaine de pièces synthétisant des musiciens et des artistes plastiques. La pièce d’introduction qu’il m’a lue aussi, est tout à fait réussie… Et en les disant ou les écoutant, lui et moi, nous ne songions plus guère aux avions ! (3/8, p. 163)

[Le recueil en question ne paraîtra qu’en 1924, aux éditions de La Vie intellectuelle, à Bruxelles, sous le titre Le concert dans le musée. Ci-contre, en illustration, l'exemplaire de Georges Eekhoud dédicacé par Albert Giraud.]

Si l'Art devient un refuge, il en est un autre tout aussi précieux aux yeux d'Eekhoud : son home, comme il aime à l’appeler…
Le jardin est toujours dans toute sa splendeur. […] Mon relieur m’a encore apporté ce matin de beaux livres, des livres rares que je lui avais confiés et auxquels il a fait une toilette artistique du meilleur goût et sans que cela me coûte trop cher. Ce sont des Maeterlinck (1ères éditions) ; des Villiers de L’Isle-Adam (éditions princeps aussi) ; un Verlaine (id.) ; des Wilde, etc etc. Ces fleurs, ces beaux livres, cette parure intérieure et extérieure de notre home, tout ce home si bien entretenu par ma femme qui en a fait un vrai bijou, un écrin, un sanctuaire d’art, voilà qui contribue à me réconforter, à me consoler, à me distraire en partie de la sinistre idée fixe [souligné dans le texte] (12/8, p. 170)

[A noter que la bibliothèque de Georges Eekhoud est conservée aux AML depuis 1972, sous les cotes MLA 01101 à MLA 01771]

Et si les "fransquillons germanophobes et rattachistes" l’énervent tout autant que le mois dernier :
Quand se rendront-ils compte enfin que le rôle de la Belgique est un rôle d’union et de jonction entre les deux cultures, la germaine et la latine ? (12/8, p. 169)
Et si son désamour pour la France est manifeste :
Elle serait jolie cette Belgique moins autonome, moins originale que jamais, vassale de la France […]. Pour ma part je préfèrerais entrer dans l’empire allemand que dans cette France si centralisatrice, si exclusive, si infatuée de son intelligence et de sa supériorité morale et civilisatrice !! Naturellement rien n’est plus loin de ma pensée, rien ne me serait plus cruel qu’une annexion, quelle qu’elle soit. […] espérons que nous pourrons garder cette indépendance pour laquelle tant de héros, de nobles coeurs ont péri. Et surtout montrons-nous dignes de ces héros. (19/8, p. 175-176)
C’est dans le spectacle généreux, idyllique, de son cher Brabant qu’il retrouve un peu de sérénité. Et l’on ne peut manquer d’insérer ici la description amoureuse d'un coin caché du pays d’adoption de cet Anversois :
Hier, dîné chez les Brauns à Dilbeek [commune du Brabant flamand à l’Ouest de Bruxelles] dans leur cottage Alena au hameau de Kouden Aerd [?], dans un site superbe d’où l’on domine un vallon et plusieurs lignes de coteaux accidentés de bocages au-delà de Schepdael, Itterbeek et Pède et d’où l’on jouit aussi d’un superbe panorama de Bruxelles. Un coin qui nous était totalement inconnu, à nous qui allions si souvent autrefois à Dilbeek. Mais nous y retournerons. C’est en effet un des plus beaux décors des environs de Bruxelles, de ce plantureux et gras Brabant flamand. Ils ont une fort jolie habitation dont la pièce principale, la vaste salle à manger, prend vue sur tout ce merveilleux pays vallonné et accidenté à souhait, alignant jusqu’à l’horizon lointain divers plan de pittoresques perspectives, bois et coteaux, bouquets d’arbres, quelques fermes d’un style sobre et bien typique, un moulin à vent, le moulin de Ter Cluyzen [?], abréviativement mais irrévérencieusement appelé Luyzen Molen [Moulin aux poux] par les naturels. (21/8, p. 180-181)
A la fin du mois, toutefois, l’actualité du conflit reprend le dessus avec la déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne et celle de la Roumanie à l’Autriche-Hongrie.
Il n’y a pas à dire, et quoi qu’elle se mette de notre côté, cette entrée en campagne de la Roumanie n’est guère chic. Ruse de guerre ! Soit. Nécessité ? Encore. Mais cette fourberie est plutôt écoeurante et de nature à ravaler terriblement l’humanité et à bouleverser toutes les conceptions que nous nous faisions de l’honneur, de la chevalerie, de l’héroïsme. De plus en plus cette guerre pue l’antre de boutiquiers véreux et de fripons sans vergogne ! […] Si encore cette intervention roumaine pouvait hâter la solution de cette crise, ce résultat nous rendrait toutes ces félonies moins odieuses ! Mais, hélas, rien ne fait prévoir la pacification comme prochaine. (30/8, p. 191-192)