Archives et Musée
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Décès du peintre Rik Wouters

L’amitié entre Rik Wouters et Ary Delen (1883-1960) remonte à l’année 1912. Ecrivain et historien de l’art flamand, Delen s’intéresse alors au travail de Wouters, qui coule des jours heureux et actifs dans sa petite maison de Boitsfort, où il a emménagé avec son épouse Nel en 1907.

Lorsque la guerre éclate, Rik est mobilisé (voir notre chronique de juillet et août 1914) et commence à souffrir des premiers symptômes de la maladie qui finira par l’emporter en juillet 1916, à l’âge de 34 ans. Adriaan (Ary) Delen suit de près l’évolution de la situation de ses amis entre 1914 et la fin de la guerre. En témoignent les nombreuses et longues lettres qu’il fait parvenir, à Rik d’abord, à Nel ensuite, et que les AML conservent sous la cote ML 02143/0002. Parmi celles-ci, la correspondance envoyée à Nel juste après la mort de son ami est poignante et rend compte de l’impuissance dont souffre Ary Delen, à divers égards.

Dans une lettre erronément datée du 14 juin 1916 (il doit s’agir de juillet puisque Rik décède le 11 de ce mois), Ary Delen écrit :
Pourquoi ? Pourquoi lui, lui qui ne demandait qu’à vivre, qu’à travailler, qu’à être heureux ? Pourquoi la mort s’est-elle acharnée sur lui, lui si bon, si doux, si grand et si noble ! Tandis que la garce n’a pas voulu de tant de chenapans, de misérables qui n’apprécient pas le bonheur de la vie et du soleil, et qui s’échappent sournoisement. Ils reviennent eux, ils sont ici, près de nous, égoïstes et rapaces, s’apprêtant à accaparer la gloire qu’ils ne méritent pas, qu’ils ont volée, à Lui, le Grand, le Nôtre, notre brave, beau Rik, qui ne reviendra plus !
[…]
Pourquoi ? non vrai, ça ne valait pas la peine de l’avoir épargné au champ de bataille, pour ensuite le reprendre en plein bonheur et le faire souffrir pendant de longs mois de lente agonie ! Car il a souffert atrocement, n’est-ce pas ?
Après ces paroles de désespoir et de profonde tristesse suivent celles de réconfort, avant d’encourager la jeune veuve à honorer l’oeuvre de son mari :
Et puis encore, une grande chose qu’il ne faut pas oublier, ma chère Nel : Rik fut un grand, un très grand artiste ! Ce qu’il laisse après lui, son oeuvre, c’est comme son âme qui reste parmi nous. Il faut la sauver, la protéger contre les profanes et les indignes. C’est à toi qu’incombe cette tâche. C’est à toi, sa femme, de le faire revivre en portant son oeuvre au grand jour ! Et nous t’aiderons, croyez-moi. Tu sais que toujours et en toute occasion, je serai là pour t’aider. Je te jure que je ne manquerai aucune occasion pour relever la gloire de celui qui fut un des rares que j’aimais comme un ami, que j’adorais plus qu’un frère, que j’admirais comme un dieu. Je le dois au souvenir de mon ami.
Le 29 juillet, Ary Delen envoie une longue lettre de 12 pages à son amie. Il lui explique qu’il a décidé de combattre son chagrin en mettant au plus vite son énergie au service de la mémoire de Rik et de son oeuvre. Des articles nécrologiques qu’il rédige pour des journaux belges et hollandais aux premières démarches pour une souscription destinée à ériger un monument en souvenir de l’artiste, l’ami inconsolé ne ménage pas ses efforts. Il envisage même de consacrer une biographie au peintre :
Je cherche un éditeur en Hollande. C’est difficile à trouver en ces moments. Mais même si je n’en trouve pas un, le livre paraîtra au printemps prochain, à mes risques et périls. […] Cependant, comme Rik est maintenant bien connu en Hollande, je veux qu’un livre paraisse dès maintenant en néerlandais. Et je crois être le seul en ce moment qui puisse le faire.

L’objectif d’écrire une biographie de Rik pousse ensuite Delen à interroger Nel sur l’enfance et la jeunesse de son mari. Il aimerait tout autant connaître des détails, des anecdotes personnelles à son sujet, sur ses voyages, ses passions,... Il lui demande de coucher tous ses souvenirs par écrit et "de ne négliger aucun détail ! […] Tout peut contribuer à embellir l’image que tu veux tracer de Lui. N’oublies [sic] pas les dates surtout." [Le soulignement est dans le texte]

La longue lettre de Delen contient aussi le message de condoléances transmis à Nel par le peintre Sus (Frans) Claessens, ainsi que des renvois à la lettre que Delen vient de recevoir de la part de Jules Elslander, un autre proche de Rik Wouters. Celui-ci enjoint Nel à ne pas dilapider l’oeuvre de son mari :
Nous sommes en effet décidés à ne pas laisser s’éparpiller l’oeuvre de Rik. Il ne faut pas que Nel vende. Il y a d’autres moyens de l’aider à vivre en attendant son retour. […] Notre ambition serait de faire après la guerre à Bruxelles, puis à Anvers, à Paris, en Hollande et ailleurs une exposition complète de façon à montrer ce que c’était cette oeuvre et ce qu’elle aurait pu devenir. Rik doit être glorifié comme un précurseur d’art nouveau. C’est la signification que prendra son nom si nous le voulons.

(Seules les quatre premières pages de la lettre du 29.7.1916 sont visibles)