Archives et Musée
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Un suicide moral et artistique ?

En ce mois de juillet 1916, l’ambiance générale dans les milieux intellectuels, n’appelle pas vraiment à la sérénité. Des déclarations, probablement lues dans la presse ou dans des revues, comme La Revue des deux mondes, irritent profondément Georges Eekhoud, lui qui se revendique "le produit de deux grandes cultures, la française et la germanique" (p. 151).

Si ce Flamand francophone condamne l’occupation allemande, il n’en est pas moins pacifiste et compréhensif à l’égard du Mouvement flamand (ce qu’on lui reprochera en 1919). A l'inverse, ce qu’il déteste par-dessus tout en ces temps troublés, c’est le "patriotardisme fransquillion", accompagné d’une haine viscérale pour le monde germanique. Ses grandes déceptions : Maeterlinck et Verhaeren…

Les deux extraits qui suivent témoignent de ces réflexions, somme toute très lucides et tristement visionnaires :
[…] l’Allemagne militariste, cupide, oligarchique, mérite d’être vaincue ; le châtiment sera légitime et l’expiation cruelle. Mais il ne faut pas se laisser aller à rêver des représailles iniques, à mettre tout un peuple, toute une moitié de notre civilisation hors de l’humanité. Sous ce rapport, la sorte de guerre économique qui continuerait après la guerre, dans le but d’affamer, de ruiner, d’anéantir complètement l’aveugle et trop docile instrument des ambitions du Kaiser et de ses séides, rencontrera la réprobation de tous les gens de sens et de coeur. […] Non moins répréhensibles sont ces projets d’extension et d’annexions. A moins toutefois que les populations des territoires en question demandassent à être Belge. Nous qui nous indignons et nous révoltons à l’idée de perdre notre autonomie et notre indépendance et de nous voir englobés dans l’empire d’Allemagne, commençons par respecter la liberté, l’indépendance, les voeux et les sentiments des autres peuples. (8/7, p. 143-144)
Belge, suis, mille fois oui. Flamand aussi, donc de race, d’éducation, de sensibilité, de culture gallo-germanique ou gallo-franke [sic], donc pas systématiquement hostile à l’Allemagne et aux Allemands. Donc jamais je ne pourrai admettre les exigences, les rêves, les prétentions de fransquillons que la guerre, au lieu d’assagir, aura rendus encore plus néfastes, plus absurdes. Que sont les exagérations flamingantes comparées au programme des gallomanes enragés, qui veulent, après la guerre une Belgique française, plus française que jamais, exclusivement française ? … Oh les sottises qui s’impriment, là-bas, au-delà de la ligne de feu ! […] Maeterlinck […] eut tort de prêcher presque la haine sans quartiers, sans merci de tout ce qui est allemand. Et Verhaeren ! Il parait que le dernier livre de celui-ci est déplorable d’ineptie, […] il fourmillerait d’assertions fausses. Il n’aurait rien compris au caractère belge qu’il se flatte de porter aux nues. […] mais peut-être est-il malade ? Ce serait là son excuse. – A reprendre les lignes admirables de Montesquieu. C’est tout un programme. Toute une justification de l’esprit humain opposé à l’esprit étroitement sectaire et patriotard. […] Il n’est pas admissible que ceux qui ont réellement admiré la musique et la poésie allemandes, qui ont aimé et compris Goethe, Schiller, Bach, Beethoven, Wagner et tant d’autres, prétendent exécrer, brûler, répudier, blasphémer ce qu’ils adoraient la veille. […] ou bien ils se sont suicidés, suicidés moralement, artistiquement. (18/7, p. 150-153)


Voir aussi : nos articles précédents sur les conférences de Maurice Maeterlinck et sur Parmi les cendres d'Emile Verhaeren.