Archives et Musée
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Le militarisme n’est que la valetaille des "ventres dorés"

Ce mois de juin 1916 n’est pas très souriant, météorologiquement et moralement parlant. Le temps est à la pluie et les nouvelles de guerre ne sont pas bonnes. Le 4 juin, Georges Eekhoud écrit dans son journal :
A moins de changement complet dans les desseins de l’Entente, [la guerre] ne finira pas de sitôt, […]. En attendant on s’entretue ferme autour de Verdun ; la boucherie dure déjà depuis des mois. On se dispute le terrain pied à pied. […] Les Italiens ont été forcés de reculer sur leur propre territoire dont ils auraient déjà perdu plus de vingt localités. – Enfin sur mer, vient de se livrer (31 mai) une grande bataille, une formidable bataille près des côtes du Jutland, du côté du Skagerrak, dans laquelle auraient été engagés jusqu’à 150 navires ! (p. 116-117)
Ajoutez à cela, quelques jours plus tard, l’annonce du décès de Lord Kitchener, le charismatique ministre anglais de la guerre :
[Il] se serait noyé, le navire qui le conduisait en Russie ayant été torpillé ou ayant donné sur une mine ! Impression de fatigue, de langueur, de dépression. Visages moroses. Nerfs irritables. Il y a des moments où je crains d’aller à la neurasthénie. Heureusement il y a mes leçons, mes livres et surtout mon admirable Cornélie pour me remettre et me réconforter. (7/6, p. 121-122)
Les seuls points positifs dans cet horizon gris se situent sur le front de l’Est et sur le continent africain où résiste encore la colonie allemande d'Afrique orientale (Tanzanie, Rwanda et Burundi actuels) :
Heureusement les Russes ont recommencé à bien travailler. Ils auraient fait 40.000 prisonniers aux Autrichiens et conquis du terrain, des canons et des mitrailleuses ! – D’autre part, nos Belges sous la conduite du général Tombeur [le futur vainqueur de Tabora, en septembre 1916] auraient avancé à 200 kilomètres dans l’Afrique australe allemande ! (9/6, p. 124)
Mais pour Eekhoud, le constat s’impose, violent et cruellement cynique :
Cette guerre est bien la plus ignoble qui fut jamais. Tout ce monde s’extermine et s’entretue au profit de la finance et des industriels. Afin de devenir plus riche encore cette engeance envoie à la mort ses héritiers, ses propres enfants ! Désormais la gloire, la raison d’être, le prestige d’un pays n’est plus que sa prospérité économique. Le militarisme même n’est que la valetaille des "ventres dorés" (18/6, p. 131)
Sur le plan culturel, Eekhoud ne cesse d’être surpris par l’évolution de certains "grands esprits". Ainsi, le cas de Maurice Barrès :
Barrès a écrit à propos d’une enquête sur la littérature après la guerre ces lignes inouïes, d’une phobie vraiment idiote : "Il est clair que certains ouvriers français en adoptant le marxisme, certains amateurs en se livrant aux rêves wagnériens, d’autres curieux en applaudissant les délires de Nietzsche, ont trahi la cause de la France." Chose assez édifiante et consolante, cette sortie d’énergumène a soulevé de violentes protestations en France même. Cette fois nombre d’intellectuels ont répudié toute solidarité avec […] ce caméléon politique. Dans L’Humanité du 11 janvier, Victor Snell a répondu spirituellement à Barrès qu’il se glorifiait en ce cas d’être, lui, un des traîtres en question. (4/6, p. 118)
Ou le cas d’Anatole France :
Vraiment la phobie gagne les meilleurs esprits. J’ai été tout étonné de lire ce passage d’une préface d’Anatole France pour un album de dessins patriotiques : "et vous flétrissez d’un crayon vraiment terrible les crimes des Allemands, incendies, viols, trahison, meurtres, cruautés sadiques. Qu’elle est tragique et belle votre dernière planche où l’on voit l’enfant aux mains coupées portant l’épée vengeresse." On se demande de quelle main l’enfant tient l’épée ! (p. 119)

Il est intéressant de noter que Maurice Barrès et Anatole France furent de ceux qui, seize ans plus tôt, dans le cadre de la sortie du roman Escal Vigor et du procès intenté à Georges Eekhoud pour atteinte aux bonnes moeurs, se mobilisèrent et signèrent des déclarations de protestations au nom de la liberté de l'artiste. En témoigne cette pétition conservée dans nos collections et reproduite à droite.

Mises à part les nouvelles du front et les sorties insolites de certains, un troisième grand thème occupe les pensées de notre auteur, comme celles de tous les Belges : la nourriture.
Depuis la cherté des vivres, on apprécie encore mieux la bonne cuisine et on mange avec une sorte de componction et de ferveur. (5/6, p. 119)
Surtout que…
La disette se fait sentir et pour peu que la guerre continue, ce sera la famine. La crise des pommes de terre devient de plus en plus irritante. L’alimentation se fait en dépit du sens commun. L’incurie des administrations responsables est manifeste. Les pires abus bureaucratiques s’y produisent. Ajoutez à ces maux : le favoritisme, le lucre, les spéculations, les manœuvres des accapareurs, la rapacité sordide et le cynisme des marchands !! C’est sous ces formes-là que Bruxelles aura connu les maux de la guerre. Le tableau en est certes moins sanglant, moins terrifiant mais il est bien plus sinistre, plus repoussant et manque tout à fait de grandeur. (18/6, p. 128-129)
Le Service de l’alimentation, comme le nomme souvent Eekhoud - il s’agit sans doute du Comité National de Secours et d’Alimentation -, semble faire l’objet de nombreuses critiques et dans certains cas, l’intervention de l’autorité allemande paraît presqu’opportune à l’écrivain :
[…] l’incurie du Service de l’alimentation. Giraud me racontait l’autre jour qu’ils avaient laissé pourrir des centaines de kilos de pommes de terre. Et comme on leur reprochait de ne pas les avoir distribuées à temps, ils se retranchèrent derrière cet argument magnifique qu’il n’y en avait pas assez pour tout le monde ! Il y a des moments où on est bien heureux d’avoir les Allemands pour intervenir en faveur des consommateurs volés et exploités sans vergogne. C’est arrivé il y a quelques jours dans une localité voisine de Bruxelles où les paysans venus au marché furent forcés par les Allemands de diminuer leurs prétentions sous peine de confiscation de leurs denrées ! Si la guerre ne finit pas cet été, on se demande avec angoisse ce que nous réserve l’hiver ? (25/6, p. 136)
Et de terminer sur cette sombre constatation :
La vie est bien triste. Bientôt nous serons forcés aussi de nous rendre à l’alimentation pour les pommes de terre. – Presque tous nos voisins élèvent des poules et surtout des lapins. (29/6, p. 138)