Archives et Musée
de la Littérature
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Arrestation du jeune Paul-Henri Spaak

Sous la cote ML 06967/0002, les AML conservent le manuscrit (en photocopie) des mémoires de Paul-Henri Spaak, de sa naissance à l’année 1933. Les souvenirs de ces trente premières années, précédant la période plus connue de l’homme d’Etat, illustrent, notamment, sa jeunesse pendant la Première Guerre mondiale.

Né à Schaerbeek en 1899, Paul-Henri Spaak a de qui tenir : petit-fils du ministre libéral Paul Janson par sa mère, Marie Janson, elle-même membre du parti ouvrier et première femme à siéger au sénat, et fils de Paul Spaak, poète et dramaturge, auteur de Kaatje. Paul-Henri est un enfant heureux et confiant qui se destine très tôt au barreau ou à la politique.

Quand la guerre éclate, il est élève à l’Athénée de Saint-Gilles, dans une "classe assez extraordinaire" :
Elle n’avait pas la réputation d’être tellement bonne, mais l’avenir devait démontrer que les individualités qui la composaient n’étaient pas sans mérites : Georges Bohy, Robert Goffin, Marc Somerhausen, Henri Simont, Félicien Favret, Paul Delvaux et moi-même. Nous devions quelque peu démentir les réserves de nos professeurs. Un Premier Ministre, deux Ministres, deux académiciens, trois députés, le président du Conseil d’Etat, un bâtonnier à la Cour de Cassation, un professeur à l’université et l’un des plus grands peintres de notre époque, voilà un bilan qui n’a probablement jamais été égalé. (p. 21-22)
De cette classe, il nous reste une photographie issue du fonds Robert Goffin. On y reconnaît le futur écrivain spécialiste du jazz, au 3e rang à l'extrême droite, le futur premier ministre Spaak assis, 2e en partant de la gauche et le futur peintre surréaliste Paul Delvaux debout, légèrement en retrait du 2e rang à droite.

Les souvenirs de Spaak qui comptent 124 pages dactylographiées nous plonge avec tendresse et humour dans les années de formation du grand homme et l’Athénée de Saint-Gilles fut un lieu d’apprentissage loin d’être anodin :
[…] je reste reconnaissant à mon école pour l’esprit d’indépendance et de liberté qui y régnait. Peut-être n’y formait-on pas de sujets capables de remporter les premiers prix au concours général, mais on y pratiquait au maximum une politique de liberté, laissant à chacun la plus grande part possible de responsabilité personnelle. (p. 24)
S’agissant de responsabilités, le jeune Spaak va très vite prendre les siennes. Si en mai 1916, ses préoccupations et celles de ses amis sont essentiellement littéraires et sportives, le monde est en guerre :
[…] et personne dans notre petit groupe n’était au-dessus de la mêlée. Je demandai donc à mon père l’autorisation d’essayer de rejoindre l’armée belge qui se battait sur l’Yser. Il fallait pour cela s’échapper de Belgique occupée et traverser clandestinement la frontière hollandaise. C’est mon père qui prit contact avec les services secrets et qui organisa mon voyage. Je tentai l’aventure en mai 1916. Elle se termina mal. Trahi par le passeur qui nous avait pris en charge, je fus arrêté en Campine à l’intersection des deux canaux. Ainsi se termina ma carrière militaire. (p. 30)
Conduit à la prison de Turnhout, il est mis en isolement pendant trois mois mais on lui permet d'écrire à ses proches et subit quelques interrogatoires "pas trop brutaux", de sorte que notre jeune prisonnier supporte l’épreuve sans grande difficulté. Pour preuve, la longue lettre teintée d'ironie qu’il écrivit le 15 juin 1916 à sa grand-mère et qu’il reproduit dans les pages de ses mémoires. En voici un extrait :
Ma chère grand-mère,
J’ai pris mes vacances, cette année, un peu plus tôt que d’habitude, et je me suis retiré dans une charmante petite ville, Turnhout, dont hélas, je n’ai pas encore visité les environs.
Je suis descendu au plus grand hôtel de la ville, il est d’un aspect un peu triste, mais cependant confortable, la nourriture y est passable. J’y suis arrivé le dimanche 28 mai, vers 4h de l’après-midi, au bureau on m’a donné la chambre 45, puis et c’est une drôle de coutume on m’a enlevé tout mon argent.
[…] à peine arrivé, j’ai fait le tour de ma nouvelle demeure, cela m’a pris exactement 2 minutes et demi, et j’ai eu le temps de tout examiner ; la simplicité toute monacale, plairait certainement à ma petite tante Claire. Je suis mûr pour tous les socialismes. […] (p. 31-32)
De Turnhout, Spaak est transféré en Allemagne, au camp de Sennelager. Il y restera jusqu’à la fin de la guerre.
Je n’ai pas de souvenirs héroïques à raconter, mais ce premier contact que j’eus en dehors de ma famille et de mes amis, avec des hommes de tous âges et de toutes conditions, fut pour moi une expérience riche de leçons. (p. 35)

Bénéficiant d’un régime privilégié, vu son jeune âge et suite à la rencontre d’un "bienfaiteur" saint-gillois, connaissance de ses parents, Spaak est promu postier du camp ("première étape qui devait me faire un jour Ministre des P.T.T.", p. 35), il fait également partie de la troupe théâtrale. Il jouera dans près de trente pièces, comédies, vaudevilles et mélodrames. Son plus grand succès : son interprétation de Kaatje, la pièce de son père…


Depuis le début des années 1980, le fonds Simonne et Paul-Henri Spaak est déposé aux AML. Un inventaire est disponible au bureau du service aux lecteurs. Pour toute consultation des documents, il est nécessaire de prendre contact avec la Fondation Paul-Henri Spaak.