Archives et Musée
de la Littérature
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Parsifal à l'heure allemande

Le 1er mai 1916, grande première, l’Allemagne introduit l’heure d’été afin de réaliser des économies d’énergie. Alors que depuis 1892, la Belgique s’alignait officiellement sur l’heure GMT -autrement dit, Bruxelles était à l’heure de Londres-, en 1914, l'occupant allemand impose son heure, à savoir GMT+1. Avec l’heure d’été, il est dorénavant GMT+2 six mois durant et c’est un Georges Eekhoud quelque peu déboussolé qui prend acte de ce nouveau règlement auquel les services publics sont contraints de se soumettre sous peine d’une amende de 3000 marks.
Mes leçons du matin à l’Université se donnent donc à 11 heures et celle du samedi après-midi à 7 heures. Demain je vais à 9 ½ heures donc à 11 ½ à l’Ecole Normale de Garçons. […] J’ai avancé ma montre d’une heure de sorte que je me rendrai à l’E.N. à 10 ½ comme d’habitude, et aussi à l’U.N. à 9 h comme d’habitude le matin et à 5 heures comme d’habitude l’après-midi du samedi. – Pour l’Oeuvre Brugman, pour plus de sécurité j’irai à 11 heures, marquée par ma montre. (p. 97-98)

Pas évident… Mis à part ces quelques problèmes de ponctualité, le mois de mai reste assez calme pour notre écrivain. L’événement principal du mois est sans nul doute la série de représentations au Théâtre royal de la Monnaie, définitivement réquisitionné par l’autorité allemande, du Ring de Wagner, interprété par l’Opéra allemand des Pays-Bas, avec le concours de la soprano tchéco-allemande Zdenka Mottl-Fassbender, grande spécialiste du maître de Bayreuth. Celle-ci avait déjà chanté à la Monnaie, avant la guerre. Rappelons que Bruxelles était devenue, depuis la première visite du compositeur allemand en 1860, la capitale francophone du wagnérisme. La saison 1913-1914 de la vénérable maison en témoigne encore : un festival Wagner en avril et mai 1914 et la première en Belgique, quelques jours après la levée du monopole de Bayreuth, de Parsifal, le 5 janvier 1914. Un événement illustré par le programme reproduit partiellement ci-dessous.


Dans son journal, Eekhoud transcrit les "édifiants détails" que lui a communiqué l'auteure et mélomane May De Rudder sur les représentations de mai 1916 :
Ces représentations du Ring, au dire de Mme M.F. furent en-dessous du médiocre. Chef d’orchestre, orchestre, choeurs, et même les rôles en vedette furent lamentables à tel point que la dame en question parvint à peine à se mettre à son rôle. Elle était à la torture. Puis un auditoire de militaires plus ou moins incompréhensif. Une fille du Rhin, lâchée dans le vide faillit se casser le cou […]. Le dragon crachait du feu bien longtemps après avoir été occis. Mme M.F. regretta beaucoup d’avoir prêté son concours à ces lamentables soirées de soi-disant gala. Elle a donné à M.D. d’intéressants et édifiants renseignements sur ce qui se passe en Allemagne. Elle se réjouissait de pouvoir enfin bien manger à Bruxelles, elle y a "mangé d’avance" comme elle disait. – Un des meilleurs chanteurs allemands, M. Kuhn, le même qui se fit tant applaudir autrefois à Bruxelles sans la guerre, eut la délicatesse à notre égard de ne pas revenir nous visiter dans ces conditions douloureuses. Mme M.F. aurait dû avoir le même tact. (p. 108-109)
Enfin, le 27 mai, Georges Eekhoud fête son 63e anniversaire. A cette occasion, il nous livre une fois de plus une belle déclaration d’amour à sa femme :
Tout ce que je demande, c’est de ne jamais être séparé de ma Cornélie ; de ne pas lui survivre, de mourir avec elle, lorsque l’heure de la séparation aura sonné ! Car elle me rendit la vie bonne et c’est même elle qui me fit bon et me fit vivre en beauté ! Si quelqu’un pouvait me faire croire en Dieu, ce serait elle, ce serait sa bonté "sublime", son dévouement, son abnégation, son amour ! Nous nous sommes embrassés ce matin, et je songeais à ceci, tandis qu’elle me congratulait ! (p. 110)