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La douleur et la rage de ne pouvoir rassurer les êtres chers

Parmi les nombreuses traces épistolaires envoyées par Louis Boumal à ses proches pendant la guerre, la lettre qu’il envoie à son ami Georges Lockem le 12 mai 1916 attire notre attention. On y sent son désespoir se muer en une profonde colère contre celui de qui il attend un geste de collaboration précieux. En effet, depuis déjà de nombreux mois, Boumal se démène et multiplie les démarches administratives pour faire venir sa femme et sa fille Marie-José, âgée d’un an à peine, auprès de lui. Depuis juillet 1914, ses seuls contacts avec son épouse se font par lettres, et encore ! Quand la poste ne leur joue pas de mauvais tours. Est-ce à dessein, s’interroge d’ailleurs Louis le 20 avril 1916, dans une autre missive à Lockem :
Dieu sait les fois que je lui ai écrit depuis un mois, par toi, par la Suisse et par la poste des alliés ! Elle est sans nouvelles de moi. Elle s’inquiète. C’est bien cela que veulent les Barbares : affoler nos mères et nos femmes ! (ML 3594/78)
Dans la lettre que nous transcrivons intégralement ci-dessous, outre la rage et le désarroi, Louis Boumal évoque le stratagème imaginé, avec la complicité de Lockem et du colonel Toint. A nouveau, une lettre précédente nous en apprend un peu plus, sans éclaircir complètement le mystère.
Une lettre du colonel Toint m’annonce qu’il t’a fait parvenir la pièce réclamée. Rien ne s’oppose plus donc au départ de Thérèse. […] Mais il faut que :
1. Tu lui fasses savoir que ce décès est fictif
2. Qu’elle se rende avec Josette à Paris, chez M. Ernotte, quai Malaquais 3
3. Qu’elle demande un congé d’urgence pour moi au colonel commandant mon régiment, en prétextant la santé de ma file […] (ML 3594/79)

On peut donc imaginer que le colonel Toint aurait produit un faux certificat annonçant la mort de Boumal, mort qui aurait entraîné l’autorisation de circuler au-delà des lignes ennemies pour que son épouse se rende à Paris, où notre homme l’aurait rejointe. De son côté, celle-ci aurait demandé une permission pour son mari. La production de ces deux autorisations pour des motifs faux aurait permis aux époux de se retrouver.

Or, dans la lettre du 12 mai, le plan imaginé par Boumal au coeur duquel son ami Lockem aurait joué un rôle logistique fort, semble de plus en plus compromis, ce que notre auteur ne cesse de reprocher à son correspondant.

Au cantonnement, 12 mai 1916

Mon cher Georges,

J’ai reçu ton paquet de cartes illustrées : Hodie mecum eris in Paradiso. Je les ai données à l’aumônier du bataillon qui est bénédictin et qui les a reçues avec joie. Personnellement, Georges, j’eusse préféré de loin une lettre de toi, une réponse à mes épitres anxieuses du mois dernier. Plus rien de Thérèse. La poste des alliés ne m’a donné aucune réponse. Chaque jour accroit mon anxiété et ma douleur. Le colonel Toint te fait parvenir la pièce officielle que tu réclames pour réussir à ramener mes yeux noirs dans nos lignes, je t’écris aussitôt pour que tu prennes les précautions voulues, aucune réponse ! Il te suffit de m’envoyer des cartes hollandaises, aucune réponse !

Thérèse m’écrit qu’elle est sans nouvelles de moi et, par ta négligence, je suis dans l’impossibilité de lui écrire. Il y a des fois où, dans mon impuissance de rassurer tous ceux que j’aime, je me ferais tuer de dépit et de découragement. Qu’est-ce que c’est qui t’arrive ? Quel mal te tient ? Quel amour jaloux a brisé ta plume et ton amitié ? Est-ce que tu perds le sens ? Je te supplie de me répondre, je te le hurle et tu m’expédies un paquet d’illustrations que j’ai tout d’abord voulu jeter au feu tant j’enrageais !

Tu agis mal envers moi. Jamais je n’admettrais que tes lettres aient été torpillées ou bien égarées toutes ! Encore une fois, au nom de notre amitié, il faut, Georges, que tu me donnes les moyens de correspondre avec Thérèse, que tu me dises où en est l’affaire diplomatique et surtout que tu m’assures que ma femme est avertie de la fausseté de l’acte. Je suis dans les transes en songeant qu’elle a pu recevoir cette nouvelle sans avertissement et la transmette à ma grand-mère qui en sera morte du coup.

Ces précautions, je t’avais demandé de les prendre toutes dans ma dernière lettre. L’as-tu fait ?
En tout cas tu ne m’as rien répondu à ce sujet.

Mon cher Georges, ne recevant plus aucun signe de vie de ta part, je me demande qui va m’aider à faire connaître chez moi, les nouvelles qui me concernent ?
Ou bien tu manques à l’amitié – ou bien tu as un malheur à me dire. Peu m’importe.

Je te donne d’ici au premier juin pour me répondre. Passé cette date, tu n’entendras plus parler de moi.