Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Belgique
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Ah mon pauvre cher vieux Bruxelles !

Les pages du mois d’avril 1916 du journal de Georges Eekhoud, ne s’attardent pas beaucoup sur l’actualité. Pas un mot par exemple de l’exécution, le 1er avril, de Gabrielle Petit, cette infirmière belge fusillée par les Allemands pour espionnage (lire également la chronique d’octobre 1915). Par contre, la tristesse de notre auteur est grande quand il apprend la mort d’un vieil ami :

Lundi 10 avril
Ce matin, […] j’apprends la mort de mon vieil ami Théo [Hannon], mon vieil ami que j’avais un peu perdu de vue par sa faute. Il était né en 51. Je savais par Giraud qu’il allait très mal depuis quelque temps. En somme, une perte… rétrospective, car il y avait longtemps que son oeuvre écrite n’ajoutait rien à sa réputation. Depuis les "Rimes de Joie", ce fut une décroissance.

11 avril
Passé l’après-midi à relire toute une liasse de lettres de Théo Hannon que j’ai conservées et qu’il m’écrivait, pour la plupart, entre les années 1878 et 1881, à l’époque d’Anvers et de Capellen. Quelques-unes de ces lettres sont très intéressantes et me serviront pour mes Souvenirs. J’en reproduirai maints passages se rapportant au mouvement littéraire d’alors, à l’époque de l’Union littéraire […], du Cercle artistique et des cénacles d’Anvers, de la Revue artistique […] Que tout cela est loin, loin, loin, et en somme, assez froid, pâle, mort…

La mort du pauvre Théo m’amène à voir ce que disent de lui nos fameux (!!) historiens des Lettres belges : [Maurice] Wilmotte ne le cite même pas ! Et dire que les "Rimes de Joie" furent un événement, que [Joris-Karl] Huysmans préfaça cet original et substantiel ouvrage et qu’il en reparle longuement et admirativement dans "A Rebours" […] Certes Hannon avait tout fait pour se faire oublier depuis ou pour n’être plus que le journaliste, le peintre, le brosseur de revues, mais ce n’était pas une raison pour que la critique oubliât le poète éminemment original et créateur qu’il avait été.

Totalement oublié en effet, le poète et peintre Théo Hannon joua pourtant un rôle important dans la vie littéraire belge aux alentours de 1875. Initiateur du naturalisme dans notre pays, il fut le fondateur de L’artiste (1875-1880) qui groupa les pré-Jeune Belgique : Camille Lemonnier, Lucien Solvay, Georges Eekhoud et Emile Verhaeren, entre autres. A cette revue, ralliée à l’école naturaliste française, collaboraient aussi Emile Zola et J.-K. Huysmans, et même Verlaine (qui publia dans le n° du 19 août 1877 un poème, Chevaux de bois, reparu, expurgé, dans Sagesse (en 1881). En tant que poète, Hannon est l’auteur de recueils encore assez parnassiens dans leur forme et souvent érotiques : Rimes de joie (1881) ou Au Clair de la dune (1909). Il se dirigea peu à peu vers le genre de la comédie facile, style boulevard, comme avec La Valkyrigole (1887). Proche de Félicien Rops, Hannon était également aquafortiste, il illustra en 1883 La Vie bête de Max Waller.

Mis à part ces passages sur Hannon, notons encore, à la fin du mois, la nostalgie d’Eekhoud-le-Bruxellois face aux mutations de sa ville :
28 avril
[…] j’entreprends une petite tournée des libraires. D’abord Galerie Bortier où je m’arrête chez Lefèvre, puis de là jusque chez Vande Walle, le successeur de Lacomblez. Mais ce que ce quartier dévasté, saccagé, ruiné par nos "gouvernants" m’afflige ! Un bombardement n’en aurait pas fait autant ! Quel vandalisme ! Ah mon pauvre cher vieux Bruxelles ! Plus de Cantersteen, plus de Marché aux Bois, plus de rue de Loxum. A peine un bout de la rue des Paroissiens. Et à la place de tout ce quartier pittoresque de grands et lourds bâtiments neufs, froids, gris, bêtes et prétentieux, sans aucun style.

Arrêtée pendant la Première Guerre mondiale, la transformation de ce quartier aboutira dans les années 1950 à la construction de la Gare centrale ainsi qu’à la création du quartier du Mont des Arts où se situent le bâtiment de la Bibliothèque royale.