Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Belgique
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Paris ce matin. Le soir en première ligne, en face des boches

Après les pluies, encore une journée de printemps. Peut-être est-il encore un peu tôt. Les vents sont encore frais et cinglants - rien des placides zéphyrs d’Ovide. Néanmoins je me suis couché sur l’herbe pour rêver plus à l’aise et causer plus intimement avec mes pensées.
Est-ce vraiment la guerre ? Le canon roule sans s’arrêter - plus près d’ici une fanfare de cavalerie sonne à l’air vif.
Et tout à l’heure est-ce que la musique du régiment ne jouait pas sous les fenêtres de ma ferme ?
Le nouvel aumônier du bataillon est venu nous voir tout à l’heure. C’est un franciscain. Je crois que nous ferons bon ménage. Je lui parlerai de livres de Joergensen.
En attendant, couché sur l’herbe, je dépouille le laborieux ouvrage de Pirenne sur les Anciennes démocraties des Pays-Bas. Beaucoup de notes intéressantes à tirer de ce volume.
Il est vrai que je n’ai plus très bien la tête au travail. On dit que la famine commence en Belgique. Je songe douloureusement aux miens, restés là-bas. Ernotte me demande des articles. Je voudrais bien être utile à ce brave ami, mais le moyen quand le goût n’y est plus !
Telles sont les pensées de Louis Boumal au début de ce mois d’avril 1916. Un mois qui voit notre auteur bénéficier d’une permission dans la capitale française :

8 avril.
Arrivé à Paris pour en repartir le 15. J’ai décidé de ne voir personne ici, de flâner, de rêver, d’être mon maître.
Ai déjeuné ce soir chez Milo. Assisté à la représentation d’une "Nuit de noces" idiot vaudeville à gifler l’auteur, les acteurs et les spectateurs.

11 avril.
Porte Saint-Martin : "La Femme nue". C’est la première fois que j’assiste à l’exécution d’une oeuvre de Bataille. Cela me fait mal. Trop de mauvais souvenirs, connus de moi seuls, se sont réveillés en moi. Je souffre.

15 avril.
Paris ce matin. Le soir en première ligne, en face des boches.

Ce n’est que le 19 avril que parviennent enfin des nouvelles de l’être aimé :
[…] je reçois une carte de Thérèse. Je me repais les yeux de cette écriture bien aimée. Deux mois qu’elle était sans nouvelles de moi. Dieu sait pourtant si je lui ai écrit et par toutes les voies !
Ah ! Les allemands savent bien ce qu’ils font ! Thérèse est affolée, on le sent à ses paroles. Elle ne sait plus si je vis.
Et en ce mois pascal, la crise religieuse de Boumal se fait de plus en plus aigüe :

Hélas ! que je suis changé ! […], je fus tout à l’heure à l’église, prier quelques minutes, tout près de la porte, comme honteux d’oser encore me montrer devant le Seigneur. (20/4)

Pâques, 23 avril.
Dies Pascalis. Pour la première fois depuis des années je n’ai pas communié ce jour-ci. Mes appétits mauvais se débattent encore contre les raisons de croire et je me demande avec angoisse si je ne suis pas sourd à l’appel de Dieu.

Enfin, le 24 avril, à nouveau de bonnes nouvelles. Elles viennent mettre un peu de baume au coeur de notre homme :
Aux tranchées. Je reçois une lettre du colonel Toint m’assurant que le ministère avait enfin délivré les pièces qui doivent permettre à Thérèse de quitter la Belgique. Je nage dans la joie ! C’est la délivrance pour ma femme adorée et pour mon bébé. Ô mon Dieu, ne trompez pas cette dernière espérance ! Je sens que pour moi ce sera la fin de la grande crise morale et religieuse.
Mon Dieu, ne m’abandonnez pas !