Archives et Musée
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Nos charmants et patriotiques compatriotes

Des "confrères" ont appris mon traité pour la traduction de mes oeuvres en allemand et ils auraient même tenté de me "noircir" dans un journal, si le directeur même de ce journal, B.V. [?] n’y avait mis le holà. Il va sans dire qu’il s’agit de cette engeance fransquillonne et belgophobe, les pires malfaiteurs, les vrais traîtres qui se sont improvisés patriotes irréductibles et qui en remontreraient aux Belges les plus fervents et les plus convaincus. (12 mars, p. 61)
En ce mois de mars 1916, il semble donc qu’Eekhoud connaisse les premiers signes d’une campagne contre sa personne. Depuis quelques jours, il reçoit même des lettres anonymes :
Mon correspondant anonyme continue aussi à m’envoyer des injures et des vitupérations. Sa dernière malpropreté est une carte postale à moi adressée à l’Université, sans doute pour qu’elle soit lue par les employés ou l’un ou l’autre de mes collègues avant de m’être remise… (13 mars, p. 62-63)
Il faut dire que notre auteur vient de prendre une décision plutôt dérangeante. Les pages de juin 1915 de son journal nous permettent de remonter à la source de la discorde. Elles faisaient référence à la parution d’un article où Tony Kellen, le très germanophile traducteur et éditeur luxembourgeois, insistait sur l’intérêt que suscitait l’oeuvre d’Eekhoud en Allemagne. Cet intérêt s’est concrétisé puisque dans les mois qui ont suivi la parution de l’article, Anton Kippenberg, le directeur des éditions Insel-Verlag, a proposé à Eekhoud de faire traduire ses romans et de les publier dans ses collections anthologiques de littérature flamande. L’accord d’Eekhoud fut étonnamment rapide. Pourtant publier dans la Belgique occupée n’a jamais été aussi sensible, surtout pour un écrivain d'origine anversoise : en pleine Flamenpolitik, l’argent de l’Insel-Verlag soutenant activement le Mouvement flamand. Il serait malvenu pourtant d'accuser l'auteur de collaboration. Plus proche dans ses convictions d'un Romain Rolland que d'un Verhaeren, Eekhoud n'a jamais voulu céder à la haine systématique de l'Allemagne. Plus simplement, comme Mirande Lucien l’expose dans son Eekhoud le Rauque :
Il semble qu'[Eekhoud] n'ait jamais compris que les Allemands avaient une politique culturelle destinée à servir leur politique expansionniste. […] On peut penser qu'Eekhoud [...] a fait preuve d'une certaine légèreté, et d'un manque d'à-propos politique. (p. 181)

En définitive, le catalogue d’Insel-Verlag comptera deux titres d’Eekhoud : Das Neue Karthago (La Nouvelle Carthage, dans la Bibliothek der Romane, 1917) et Kees Doorik (dans la collection Flämische Reihe, 1918), tous deux traduits par Tony Kellen.

Dans les pages qui closent le mois, c'est un Eekhoud blessé qui s'en prend très durement aux « charmants et patriotiques compatriotes » :
Il n’est pas vrai que nous soyons à la merci des Allemands ; non, hélas, non, nous sommes terrorisés et menacés par nos compatriotes mêmes, nos chers, nos très chers Belges !
Pouah ! C’est là ce que cette guerre aura produit de plus hideux !
Pour définir le faux patriotisme, ombrageux, calomnieux, blufard, nous dirons le "compatriotisme", - les sentiments et les manifestations "compatriotiques". (31 mars, p. 75-76)
Enfin, parallèlement à ce "coup de gueule", Eekhoud note le 29 mars :
Deux professeurs de l’Université de Gand : Pirenne, l’historien, et Paul Fredericks [sic], ont été envoyés en Allemagne. On ignore pourquoi. Jusqu’à présent les journaux n’en soufflent mot. Pirenne serait à Cassel. Paul Fredericks [sic] est un Flamingant, un homme déjà âgé, qui parla souvent de moi dans la Saturday Review où il envoyait tous les ans, à la fin de l’année, une revue du mouvement littéraire dans notre pays. (p. 72)

L’arrestation des professeurs Henri Pirenne et Paul Fredericq fait écho à la notice "Bayet" de mars 1916 .