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L’arrestation d’Henri Pirenne et Paul Fredericq

On m’apprend aujourd’hui que Pirenne et Frédéric [sic] sont arrêtés et ont été envoyés à Crefeld. Ils auraient, parait-il, refusé de donner leurs cours en flamand.
Cette brève information apparaît en date du 22 mars 1916 dans le Journal du Dr Adrien Bayet (ML 03546/0008, p. 1936). Il ne dira rien de plus ce jour-là, se limitant à commenter largement les problèmes de ravitaillement dont souffre la population occupée. Comme à son habitude depuis le début de la guerre, il rapporte aussi longuement ce qu’il lit dans la presse allemande, française et hollandaise. Le 24 mars, il écrit d’ailleurs que "les journaux hollandais confirment l’arrestation de Pirenne et de Fredericq" (p. 1942), tandis qu’il déclare avoir lu dans l’édition du soir du journal de Rotterdam du 23 mars, que les Universités de Gand, Liège et Bruxelles refusent de reprendre les cours.
Peut-être, dit le journal, l’arrestation de Pirenne et de Frédéric [sic] est-elle en relation avec ces décisions ? (p. 1951)
Outre les commentaires prudents que lui inspire la lecture des nouvelles relatives à Verdun - trop peu précises et fiables à son goût -, Bayet s’inquiète en cette fin mars 1916 de la situation de nombre de ses concitoyens :
Pour la bourgeoisie, il y a encore moyen de se nourrir, mais à des prix très élevés ; pour les petites bourses (artisans et petits employés) la situation est très difficile et l’on peut dire que, dès maintenant, beaucoup de gens chez nous ne mangent pas à leur faim.
Ensuite, Bayet revient sur la question de...
l’affaire de la flamandisation de l’Université de Gand [qui] ne fait pas beaucoup de bruit en ville ; l’on est tellement convaincu que cela disparaitra avec l’occupation allemande et qu’en attendant les cours ne s’ouvriront pas faute d’élèves et de professeurs. On cite le professeur Devresse comme étant partisan de la reprise des cours ; de plus deux professeurs allemands et le Prof. Vercouillie. Le Prof. Frederic [sic] qui a été arrêté était un partisan convaincu de la flamandisation de l’Université. L’on dit que la santé de Pirenne est compromise et l’on craint qu’il supporte mal la détention, quelque adoucie fût-elle ; l’on dit que lors de son entretien avec le Gouverneur, il a déclaré ne pas connaitre l’allemand, l’ayant oublié depuis le 4 août 1914. Le Prof. Frederic [sic] aurait eu une attitude tout aussi ferme et comme ce sont deux hommes qui, lors de la réunion professorale, avaient défendu l’idée de refuser d’ouvrir l’Université, c’est à eux qu’on s’en est pris. Je dois ajouter que l’on dit que l’arrestation s’est faite avec tous les égards dus à la situation scientifique de nos compatriotes. (p. 1961-1962)
S’il s’agit, en la personne du docteur de l’hôpital Saint-Pierre, d’informations de seconde main, la postérité dispose néanmoins d’un précieux document, écrit par le principal protagoniste. Souvenirs de captivité en Allemagne (mars 1916-novembre 1918) est en effet le titre du livre que publie Henri Pirenne en 1921, pour rendre compte de son expérience de réclusion. Il commence par le simple constat d’incompréhension, sans doute identique à celle qui le saisit, en compagnie de son collègue Paul Fredericq, lorsqu’ils furent subitement arrêtés à Gand, le 18 mars 1916 (p. II). Pirenne revient sur les événements qui, d’après lui, ont présidé à son arrestation et sa déportation, ainsi qu’à celle de son collègue. Comme Verhaeren ou Maeterlinck en littérature, qu’il cite, ces deux prestigieux historiens ont longtemps fréquenté les cénacles scientifiques allemands avant-guerre. Cette familiarité et ce rapprochement intellectuel – outre les positions ouvertement flamingantes de Fredericq - auraient dû entraîner les deux historiens belges vers l’adhésion totale aux thèses de supériorité de la Kultur germanique. C’est du moins ce dont beaucoup semblaient convaincus outre-Rhin. Or, dès août 1914, les deux hommes s’opposent ouvertement à toute complaisance avec l’ennemi, aussi discrète soit-elle, pour lui préférer une franche résistance : ils refusent de donner des conférences et de rencontrer d’anciens collègues allemands de passage en Belgique, refusent aussi de reprendre leurs cours à l’université. Le 7 février 1916, tous les professeurs gantois, à l’exception de deux ou trois traîtres, répondent négativement à la question de savoir s’ils sont en mesure de donner leurs cours en flamand. Pirenne et Fredericq font naturellement partie de ce groupe de résistants. Pirenne raconte que Fredericq aurait même rétorqué :
Je pourrais faire mes cours en flamand, mais je ne le veux pas. (p. 18)

Cette énième négation à collaborer avec l’ennemi, qui avait fait de la flamandisation de l’Université de Gand une pièce maîtresse de son dispositif de contrôle, apparaît comme le geste de trop ; il précipitera la détention des deux hommes.

Dans ses souvenirs, Pirenne reconnaît les conditions doublement privilégiées dans lesquelles il passe ces deux ans et demi de captivité. D’une part, les circonstances matérielles n’ont rien de comparable avec celles des prisonniers ordinaires placés dans des camps ; de l’autre, son contact permanent avec la population locale lui permet de se forger une opinion, bien mieux que ne l’aurait fait n’importe quel autre observateur étranger. Pirenne relate non seulement avec force détails le moment de son arrestation et de son arrivée en Allemagne mais aussi les réflexions non empreintes d’étonnement que ce contact direct avec les Allemands, en période de guerre, suscitent chez lui.
Il m’apparaissait qu’en l’absence de toute espèce de vie politique, l’Allemand se trouve confiné dans le champ de sa spécialité professionnelle. Sur elle se concentre toutes ses forces et toute son attention. Son idéal ne va pas au-delà. Et cette concentration sur un objectif toujours le même, donne sans doute au travail, dont rien ne se perd, ce "rendement" extraordinaire que nous avons admiré tant dans l’industrie que dans l’érudition. […] Accoutumés depuis des siècles à l’absolutisme, il ne leur vient pas à l’idée que l’Etat, c’est eux-mêmes. Ils en font un être en soi, une sorte d’entité mystique, une puissance douée de tous les attributs de la force et de l’intelligence. Au moment voulu, tous seront prêts à lui obéir, non comme des citoyens, mais comme des serviteurs. (p. 23-25)