Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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La Cité Ardente est une terre d’héroïsme

Le régiment de Louis Boumal est cantonné sur le front de mer. Les journées se passent entre gardes maussades et attentes fébriles d’une attaque imminente, que semblent vouloir annoncer les tirs de bombes et les éclats de mitrailles qui les menacent.

Or un événement extraordinaire vient briser ce triste panorama mêlé de crainte et de désespoir : le roi Albert va remettre une récompense à Louis et à plusieurs de ses compagnons.

25 février 1916.
Depuis quelques jours cela ne va plus. Hier, à bout de forces, j’ai dû m’aliter et si me voilà debout ce matin, c’est que je dois me rendre à La Panne pour être décoré par le Roi.

La pièce où l’on nous rassemble n’est pas meublée. Aux murs des tapisseries aux couleurs austères. Par une baie vitrée on découvre au loin la mer sonore qui roule une écume jaunâtre sur la grève. Nous sommes là une centaine, officiers et soldats, qui attendons. La porte s’ouvre. On l’annonce : le Roi. C’est bien lui, pareil à mon souvenir et tel que je le vis à Liège. Il nous salue. Il s’appuye [sic] à la muraille, face à nous tous, pour nous parler.
Il s’exprime avec lenteur, presque avec gêne. Il dit sa confiance en nous et comment notre division mérita son estime durant la guerre. Il rappelle nos batailles. Il n’a rien oublié.
Puis il commence à épingler les décorations sur les poitrines. Familial, il trouve pour chacun les mots qui conviennent. Celui-là est un grand Roi qui sait être le père de ses sujets.
Maintenant c’est mon tour. Je ne suis pas ému. Cela m’étonne même un peu. Je salue et rectifie la position. On lit à voix haute ma citation à l’Ordre de l’Armée. Le Roi durant la lecture m’attache sur la capote l’Ordre de la Couronne et la Croix de Guerre. Il me regarde et je le regarde. Que va-t-il me dire ? Il me félicite et parle du dévouement connu des officiers du cinquième de ligne. Il me demande le nom de ma ville. Je réponds : Liège. Alors, le Roi sourit avec finesse et bonté. Il sait qu’il va me rendre exultant, il sait maintenant ce qu’il faut me dire. Il ponctue : "Liège m’a donné des soldats qui se sont toujours distingués au cours d’une campagne de vingt mois. La Cité Ardente est une terre d’héroïsme."
Je sens que je rougis de fierté, pour toi, ô ma Liège, pour toi, mon père, pour toi, ma femme bien-aimée ! Me voilà confus. Je ne sais plus quoi dire. Le Roi sourit avec plus de bonté encore, me serre la main et s’en va.
Je le regarde s’en aller. Son amical visage incliné tout à l’heure vers moi, c’était le visage de la Patrie.
Je n’oublierai pas cette entrevue dans l’humble villa royale.
Puis on m’introduisit dans l’appartement de la Reine, tout simple également, sévère et presque en deuil. La Reine est là, debout, qui me tend la main. Elle est plus grande qu’on l’imagine. Son visage est fatigué, un peu vieilli, mais les yeux ont gardé une joyeuse et bonne lumière de jeunesse. Nous causons ensemble quelques minutes. La Reine s’exprime assez difficilement en français. Elle me parle du secteur occupé par mon régiment où elle est venue. Puis elle m’offre une pipe de bruyère et du tabac cubain.
Adieu, petite Reine ! J’emporte la vision de votre figure amie et l’espoir de vous servir longtemps encore.

26 février.
La division toute entière a été passée en revue par le Roi, sur la plage de La Panne. Il avait neigé. Il avait gelé. La Reine était présente.
Et maintenant nous partons pour Steenstraat ! Bonne chance à ma division !
Comme le vicinal emmenait nos bataillons, une escadrille d’avions ennemis parut dans le ciel clair.
Les oiseaux de proie sont en retard. Pour une fois, ils nous ont manqués. Quel carnage ils eussent fait dans nos quinze mille soldats réunis !
Mais qui est-ce qui les a prévenus ?