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La guerre m’a mieux appris la vie

Louis Boumal et Georges Lockem sont des amis de longue date. Alors que le conflit arrache le premier à sa jeune épouse dès la fin juillet 1914 pour ne jamais la lui rendre, le second s’est réfugié en Hollande et est nommé le 23 septembre 1915 professeur à l’Athénée belge de Flessingue.

Les deux amis poursuivent pendant la guerre des échanges épistolaires dont les AML possèdent des traces depuis 1911. Nous ne conservons malheureusement que les lettres écrites par Boumal à son ami : il lui fait part de son quotidien, de son désespoir mais le sollicite aussi parfois pour de menus envois qui lui permettent de rendre la vie des tranchées plus supportable.

En janvier 1916, Louis Boumal aborde diverses questions, que l’on retrouve ailleurs dans sa correspondance et son journal de guerre : ses lectures, sa tristesse, la lassitude que lui inspire un conflit déjà beaucoup trop long mais aussi l’élan qui le maintient en vie, grâce à la foi religieuse et l’espoir de revoir ses proches.

Nous reproduisons la lettre en intégralité (ML 03594/0069). Les vers de Virgile qu’il cite sont extraits de l’Enéide, VI, 282 – 289.

15 janvier 1916
Mon cher Georges,

Je ne connaissais pas ce poème musical que tu cites mais les vers en sont beaux. La musique qu’ils font a quelque chose de mortel. Je me les redis maintenant de mémoire, les doux appels de la Mort :

Donne ta main, ne tremble pas,
Ma voix est celle d’une amie.
Tu vas dormir entre mes bras
D’un sommeil plus beau que la vie.

Je l’entends, je l’entends, c’est une chanson pareille que la balle perdue me chante, que l’obus me souffle en passant. Non jamais la mort ne m’a si fortement tenté ! Maîtresse unique qui me reste, porte des éternelles félicités, ô Mort qui clôt d’un baiser rouge nos bouches que la douleur faisait crier, pourquoi n’irais-je pas à toi, Maîtresse des longs oublis ?

Mais non, j’ai le devoir de vivre et puis il y a mes yeux noirs que je veux retrouver encore, aimer encore, ma Josette qu’il me faut embrasser avant de franchir le seuil de l’éternel silence !

Georges, j’ai tardé à te répondre parce que depuis huit jours le Conseil de guerre absorbe mes heures actives. J’ai reçu tout ce que tu m’as expédié de Flessingue. Seulement, je vais tomber à court de cartes hollandaises. Ce sont les dernières que je te renvoie. Pourquoi donc, ami, s’imaginer que cette nuit ne verra pas notre délivrance ?

La puissance germanique s’écroulera tout d’un coup. C’est à peine si on lira sur ce colosse aux pieds de boue les lézardes avant-coureuses. Et puis qu’importe ! Ils seront vaincus. L’heure de Dieu doit sonner tôt ou tard. Ce peuple est maudit. Plus tard on en montrera la poussière comme un signe effrayant de la justice de Dieu.

Peut-être alors serais-je couché dans la tombe, dormant du sommeil plus beau que la vie, mais je sais que mon âme tressaillira d’allégresse lorsque s’effondrera la dernière Barbarie. Tu m’es témoin, Georges, que je les ai toujours cordialement détestés, les Boches ! A la guerre, mon fusil n’a pas chômé. Dieu quelle belle vie si je n’avais été marié, si je n’avais été amoureux éperdu de ma femme ! C’est mieux que la chasse au sanglier dans l’ordre des chasses aux fauves… Que si ton amie interrompt ta lecture pour crier que je suis un sanguinaire, tu lui répondras que je suis un être absolument doux, féminisé par la Muse et l’Amour conjugal. Seulement, voilà. J’ai trop vu. Je ne puis rien oublier. Je suis implacable.

Je ne sais pas, Georges, si tu réussiras à me ramener Thérèse. J’espère puisque tu l’affirmes. Mais n’écris-tu pas cela pour me consoler et m’exercer à la patience ?

Je comprends que tu ne puisses venir à Londres. C’est dommage. Quand je vais en congé, je suis stupide à en pleurer ! La guerre m’a mieux appris la vie. Ça n’est pas riche ! Tu es heureux toi, Georges ! De molles romances balancent ton sommeil amoureux. Des mains amies chassent de ton front ces tristes pensées. Ah ! L’Amour !

Moi, j’habite au seuil des enfers éternelles dans ce lieu très cher que disait Virgile.

In medio ramos annosaque bracchia pandit
ulmus opaca, ingens, quam sedem Somnia vulgo
vana tenere ferunt foliisque sub omnibus haerent.

Et Dieu sait si j’en sortirai jamais.

Tibi,

Louis

Ci-dessus : Athénée belge de Flessingue : Album-souvenir 1915-1916 - MLA 16492