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La Belgique dénonce

Après la surprise et le choc initial provoqué par l’invasion de 1914, la résistance de l’armée belge, héroïque mais de peu de poids face à la machine de guerre allemande, et l’installation forcée dans le climat de l’occupation, certains intellectuels belges produisent, au cours de l’année 1915, des ouvrages destinés à dénoncer les exactions commises par l’ennemi.

Avec un style propre mais, en fin de compte, une rhétorique similaire, Pierre Nothomb et Henri Davignon* ressortissent à cette poignée d’auteurs qui condamnent avec fougue d’une part la violation du droit de la Belgique à son indépendance, et, de l’autre, les crimes perpétrés par les Allemands depuis le 4 août 1914.

Préfacé par le Ministre de la Justice de l’époque, Henri Carton de Wiart, Les Barbares en Belgique de Pierre Nothomb annonce, dès le titre, la teinte virulente que prendra sa dénonciation ; il ne pourrait en être autrement. Publié à Paris dans la librairie académique Perrin, l’ouvrage dénonce de manière systématique et avec force exemples "les crimes dont l’Allemagne s’est rendue coupable sur notre sol" (préface, VII). Nothomb synthétise les actes, événements factuels, pour tenter d’en extraire les principes humains fondamentaux qu’ils bafouent.
Ainsi, de toutes les lois qui tendent à civiliser la guerre, à la maintenir dans les bornes de la franchise, de la loyauté, du courage et de la pitié, il n’en est pas une que les Allemands n’aient foulée aux pieds. Le temps de la guerre en dentelles est passé. (p. 37)
Pierre Nothomb organise son discours, qu’il destine à un public plus large que celui des experts (ceux de la commission d’enquête occupés depuis plusieurs mois, notamment) et des "initiés" à un lectorat belge mais surtout étranger : que chacun ici et ailleurs sache ce que ces barbares nous ont fait subir, semble être son leitmotiv tout au long des 261 pages et 19 chapitres que compte le livre. Méthodiquement, l’auteur envisage les types de population et le traitement qu’on leur inflige (les prisonniers, les blessés, les femmes, les vieillards, les enfants) mais aussi la destruction systématique de villes devenues martyres.

Nothomb aborde aussi la question des méthodes : incendie, pillage, déportation de prisonniers mais aussi entrée dans les villages des campagnes belges :
Les Allemands entrent dans un village. Le doigt sur la gâchette, le canon au creux du bras, ils regardent les maisons et saluent d’une fusillade les habitants qui se montrent à leur seuil ou à leur fenêtre. Leur chef descend à la maison communale, fait venir le bourgmestre, impose d’immédiates réquisitions. En même temps, les soldats se répandent dans les rues et les fermes, enfoncent les portes qui ne s’ouvrent pas assez vite, maltraitent les habitants, visitent les caves sans retard, se font servir à manger. D’autres conduisent à leur commandant les notables du lieu. Ceux-ci serviront d’otages. Si un coup de feu est tiré, si les vivres réquisitionnés ne sont pas livrés à temps, si l’impôt de guerre n’est pas versé, si l’armée belge reprend l’offensive de ce côté, ils périront. (p.41 ; le texte souligné est en italique dans l’original)
Le mérite de Nothomb, et ce qui fait sans doute aussi la force de ce texte, est d’avoir voulu montrer le caractère systématique et généralisé des actes qu’il dénonce. Et le fait que les ordres du commandement allemand étaient donnés dans ce sens. Parce qu’au-delà de la situation de guerre dans laquelle les populations civiles et militaires sont plongées, c’est toute la civilisation humaniste qui est touchée au plus profond de son essence :
La surprise de l’historien quand, plus tard, il entreprendra d’étudier par le menu la conquête passagère de la Belgique, sera de constater que cette guerre sanglante, qui a jonché nos champs de bataille de milliers de morts, a tué en somme beaucoup moins de soldats que de civils. (p. 247)

*Henri Davignon, La Belgique et l’Allemagne. Textes et documents, Messageries de journaux, Hachette & Cie, Paris, 1915 (chronique à découvrir en janvier 2016).