Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h
Les AML seront fermés du 26 au 30/12/2016.

Avec le soutien de la

Cher Emile, "tu seras dégoûté de servir de prétexte à répéter les basses calomnies…"

De son vrai nom Jean-Jacques Dwelshauwers, Jacques Mesnil (1872-1940) est né à Bruxelles dans une famille bourgeoise. Médecin de formation, spécialiste de la Renaissance italienne mais aussi journaliste et surtout polémiste, il est connu pour être un anarchiste et un pacifiste proche de Romain Rolland pendant la Première guerre mondiale. Il évoluera ensuite, non sans difficultés, vers le communisme.

Ami d’Emile Verhaeren, Mesnil lui écrit une lettre fin novembre 1915, que nous retranscrivons dans son intégralité car elle montre bien les complexités du débat d’idées autour de la candidature du poète belge au Prix Nobel, auquel le nom fut associé à de nombreuses reprises entre 1902 et 1915, sans que jamais il n’obtienne cette récompense.

Dans sa lettre, Mesnil exprime son mécontentement et une forme de mise en garde à l’attention de son ami, face à ce qu’il considère comme une manipulation de la part d’une poignée de conservateurs, dont Louis Dumont-Wilden (1875-1963), auteur d’un article que Mesnil envoie à Verhaeren et que nous reproduisons également.

A l’académicien et journaliste belge, Mesnil fait le grief de son sectarisme infondé à l’égard de Romain Rolland (1866-1944) – qui sera le lauréat du Nobel 1915, n’en déplaise à Dumont-Wilden – et il lui reproche de vouloir soutenir la candidature de Verhaeren non par conviction mais par pur opportunisme.


3 Quai de Marne
Alfort (Seine)
30. XI. 15

Mon cher ami,

Ci-joint l’article de Dumont-Wilden qui vient de paraître dans "Le Matin".
Je suis le premier à applaudir à l’idée de te donner le prix Nobel que l’on aurait déjà dû te décerner depuis longtemps et avant certains autres qui le méritaient beaucoup moins que toi.
Mais vu les idées que tu m’as exprimées et la noblesse de ton caractère, je crois que tu te sentiras profondément choqué de voir ta candidature présentée, ainsi que le fait Dumont-Wilden, comme un moyen de combattre et de dénigrer Romain Rolland. Je suis persuadé que tu seras dégoûté de servir de prétexte à répéter les basses calomnies que les ennemis de Romain Rolland ne cessent de répandre sur son compte et que le sieur Dumont-Wilden reprend pour la millième fois : Romain Rolland qui est allé se "réfugier dans la neutralité Suisse", alors que R. R. était en Suisse deux mois avant la guerre ; R. R. "germanophile" alors qu’il n’a cessé de proclamer que l’impérialisme allemand constituait pour nous le premier et le pire des dangers.
Le livre "Au-dessus de la mêlée", qui vient de paraître et qui réunit l’ensemble de ses articles parus depuis la guerre montrera du reste à tous les esprits non prévenus de quels odieux mensonges est faite la campagne menée contre lui.
Je t’envoie l’article du Matin, qui pourrait t’échapper, pour que tu puisses protester contre l’abus que l’on fait de ton nom pour te rendre complice de la plus abominable des campagnes de calomnie.
Nos meilleures amitiés pour tous deux. Très affectueusement,
Jacques Mesnil

PS : Quant à l’opinion française qui ne veut plus rien avoir de commun avec "R.R.", elle est probablement composée de M. Dumont-Wilden et des collaborateurs des Bunau-Varilla et des Arthur Meyer. Si c’est ça la France ! En tous cas, il y en a une autre et c’est celle qui s’associe à la protestation que nous avons faite. Les Hommes du Jour dans leur dernier numéro (paru samedi) ont commencé à publier les témoignages qui nous viennent de tous côtés. Dans le numéro tu verras ceux de Signac, du poète Arcos et du musicien Doyen. Chacun des numéros suivants en contiendra.
Ne pourrais-tu me donner l’adresse de Van Rysselberghe ? Je voudrais lui écrire au sujet de certaines de ses oeuvres.
Si tu lis le Journal de Genève, vois dans le n° de dimanche 28 l’article de Seippel au sujet du Bund Neues Vaterland. Il y relève d’autres calomnies au sujet de R. R. répandues par l’infect Loyson.