Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
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Lu-Ve : 9h à 17h
Les AML seront fermés du 26 au 30/12/2016.

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Ah l’hiver ! Et la guerre !

Eekhoud travaille toujours énormément à ses cours et conférences - sur Camille Saint-Saëns et le dramaturge Emile Augier, entre autres. Ce travail lui accorde une petite rentrée financière qui permet à l’auteur de vivre décemment avec son épouse, Cornélie. Aussi, en ce début de novembre, quand on évoque avec lui l’éventuelle fermeture de l’Université nouvelle, "au cas où [elle] ser[ait] en délicatesse, soit avec [les] patriotes, soit avec les Allemands", Eekhoud est déstabilisé. Heureusement pour notre auteur, l'établissement, et c'est sa particularité, restera ouvert durant toute la durée de la guerre, avant de fusionner avec l’Université libre de Bruxelles, en 1918.

Ce qui ne s'interrompt pas non plus, c'est le flot des informations. Les nouvelles tombent toujours aussi sèchement, des plus terribles aux plus bureaucratiques :
Les fusillades continuent. Huit hommes ont encore été fusillés il y a quelques jours à Liège, pour espionnage.
Et sans transition :
Que nous avons bien fait de nous y être pris à temps pour aller retirer notre certificat d’identité. A partir du 20 courant, on l’exigera de tout le monde, même pour circuler dans la ville, même des enfants de quinze ans !! (5/11, p. 143)

Parmi ses nombreuses lectures, celle de Charles Dickens touche particulièrement Eekhoud :
L’atmosphère et les contingences présentes contribuent à rendre la lecture de ses romans plus poignante et plus crispante que jamais. […] Quelle figure ineffable, angélique, supraterrestre, balsamique, filialissime que cette petite Dorrit ! Et les gens du peuple qui évoluent dans ce roman ! Cette humanité qui recèle tant de trésors de bonté, cette humanité qui existe puisque l’idéal rêvé par un grand artiste nous met sur le chemin de la réalisation, est une preuve que cette bonté couve en nous – cette humanité va-t-elle donc continuer à se décimer comme elle le fait dans ce déluge de sang ? (14/11, p. 149)
La sensibilité de l’écrivain est également exacerbée par le cynisme ambiant, comme en témoignent les deux extraits suivants :
Un mot qui peint bien, qui résume bien tout le caractère administratif, bureaucratique, économique, cupide, profiteur, ultra-sordide de cette guerre – un mot suggestif : on ne parle plus d’armées, de soldats, de têtes, on appelle tous ces effectifs : le matériel humain. On ne compte d’ailleurs plus par hommes mais par unités. (19/11, p. 153)
Après la crise du pain que nous avons connue il y a un an, voici la crise de la pomme de terre ; les paysans les cachent sous terre, sous les semis d’autres légumes, plutôt que de les vendre au tarif fixé par l’autorité allemande. – Décidément, c’est à se demander devant toutes ces manœuvres de lucre et de cupidité qui sont nos pires ennemis, des Allemands ou des mauvais Belges ? (19/11, p. 156)
Enfin, il faudra faire avec l’hiver et à n’en pas douter, la vie n’en sera que plus rude :

Apparition de la neige ! (26/11, p. 162)

Il a gelé assez fort la nuit et ce matin d’un ciel funèbre s’abat une neige honteuse (27/11, p. 163)

Il gèle à pierre fendre. Ce matin nos vitres étaient prises. La gelée continue. Il y a du soleil. – Ma Cornélie est assez fortement grippée. (28/11, p. 163)

Ah l’hiver ! Et la guerre ! (30/11, p. 166)