Archives et Musée
de la Littérature
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Triste, triste vie ! Comment l’ennui ne m’a pas encore tué, je me le demande

Le mois de novembre 1915 commence, pour Louis Boumal, comme celui d’octobre a terminé : toujours le même ennui et la même sempiternelle angoisse de savoir les siens loin de lui. Dans son Journal de campagne, il fait part de sa peine :
1er novembre
La Toussaint ! De la pluie et le grand silence attristé des choses. Je songe que là-bas, dans mon pays, Thérèse s’incline sur la tombe de maman et qu’elle prie pour moi qui suis si loin. Oh ! Les cimetières de chez nous au soir de la Toussaint, avec leurs centaines de bougies qui tremblotent au vent, qui s’écoulent et s’usent comme la vie. J’ai reçu la communion ce matin. J’ai surtout prié pour nos morts, pour la Patrie !
Nous sommes au piquet depuis ce soir.
Le quotidien d’un soldat offre bien peu de réjouissances ni même de perspectives de changement. La monotonie et l’habitude forcée semblent être le lot de ces jeunes gens coincés derrière l’Yser. Seuls quelques travaux de réfection des tranchées ou des marches animées rompent avec l’aspect morne de leur existence. Maigre consolation !

6 novembre.
Il a gelé la nuit ! Première blancheur de froid sur les herbes et les arbres. Encore un hiver qui vient ! Dieu ! Que l’Humanité est une pauvre et ridicule affaire !

9 novembre.
Pas trop d’ennuis aux tranchées. Mon peloton cette fois n’a pas été à la tête de pont. Beaucoup de travail. La tranchée de combat est dans un état épouvantable. Tout s’éboule sous la pluie ! Reçu hier une carte de Georges m’apprenant qu’un émissaire est parti chercher Thérèse. Puisse Dieu le conduire.

Retour pendant une tempête épouvantable ! C’est tout juste s’il n’a pas grêlé. Pas moyen de maintenir un ordre quelconque des rangs. On marche au petit bonheur. Je suis en queue de la compagnie. Je rassemble tout ce que je trouve en route et nous voilà partis au pas ordinaire, en chantant, sous les averses et dans la boue.
Braves petits hommes ! Ils trouveront en rentrant, la cour fangeuse d’une ferme, la paille humide, la grange aux courants d’air, le froid… Ils chantent !

Je suis rentré crotté jusqu’à la tête.
[…]

Les premières rigueurs de ce triste automne bercent l’humeur de notre poète qui ne trouve nulle part de répit moral. La neige bientôt fait son apparition et accentue encore le sentiment d’immobilité et de vanité de la présence de jeunes soldats sur un front que de rares échauffourées animent.

13 novembre.
Pluie. Vent. Boue. Tempête.
Partons au piquet.
Sans nouvelle de Thérèse.
Suis désespéré.

14 novembre.
Au Rood Huis. Cantonnement triste. Les hommes couchent dans une grange à demi effondrée, à l’air, à la pluie et au froid.
La nuit passée je fus réveillé avec mon peloton.
Première neige sur ma capote grise, premier gel.
L’eau est ridée et gelée déjà.
Il fait froid. Et quelle boue encore !
Reçu un paquet de chocolat à l’effigie d’Albert I. Il y en a, comme cela, un pour chaque homme.
C’est demain la fête du Roi.
Pas de travail.
Si on pouvait dire : pas de mort ?
[…]

21 novembre.
[…] Rien ne bouge devant nos tranchées, aussi loin qu’on peut voir. Rien n’a bougé depuis un an. La nature s’est un peu plus mêlée aux ruines et c’est tout. Ce paysage enveloppe ainsi de grandeur et d’austérité les pensées qu’il suscite. On y voit combien la vie est éphémère, vie des gens et vie des choses et puis, dans cette immensité triste où ne bat plus la vie, où la mort chaque jour établit mieux son méchant triomphe, on voudrait s’évanouir, n’être plus qu’un souffle chassé, une de ses brumes violettes et pareilles au linon que le vent promène caresses au milieu des choses étrangères.

22 novembre.
Depuis hier soir au repos dans les environs d’Hoogstaede. Il faisait clair de lune et la canonnade mourait au loin.
Dieu soit loué ! nous avons un cantonnement parfait : de la paille fraîche et chaude dans une grange bien fermée ! Ce que mes braves vont dormir là-dedans. Après tant de misères, qu’un peu de bonheur les visite !
Je voudrais, mes pauvres soldats, les garder de tout mal, les prendre en mes bras et les protéger ! Hélas !
J’occupe la chambre du fermier qui repose dans un lit voisin du mien.
J’écris une carte à Thérèse.
J’achève "Les Deux Amours" de Paul Acker, qui est un bien beau livre !

25 novembre.
[…]
Triste, triste vie ! Comment l’ennui ne m’a pas encore tué, je me le demande.