Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
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Ode au tabac

Parmi la poignée d’écrivains soldats, dont certains ont déjà fait l’objet d’une ou plusieurs chroniques sur ce site (Louis Boumal, Prosper-Henri Devos, Max Deauville, …), Léo Somerhausen appartient au groupe malheureux de ceux qui ne sont pas rentrés au foyer. Tué à 26 ans par un éclat d’obus le 28 septembre 1918 lors de l’offensive belge de la forêt d’Houthulst, Somerhausen laisse une oeuvre forcément inachevée et encore marquée par l’immaturité. Mais son enthousiasme, sa verve et sa grande maîtrise des subtilités de la langue française ont néanmoins contribué à laisser à la postérité des textes vifs et originaux, comme celui que nous présentons ici.

Dans le froid et la solitude des tranchées, alors que l’automne s’est installé, bien peu de réconfort soulage les soldats, qui voient leur jeunesse s’épuiser à vive allure dans les désormais tristes campagnes flamandes. Maigre et fugace consolation donc que ce tabac que les jeune gens se partagent ou fument en solitaire…

Cigarettes*
Dans les tranchées, quand on a froid, quand le sommeil ne vient pas ; que Morphée se fait prier pour vous prendre dans ses bras, on allume une cigarette. Il semble que le temps fuit plus rapidement ; que les doigts se réchauffent un peu dans la tiédeur des volutes bleues. Oui il est moins dur d’être "au feu avec le feu de sa cigarette."
Ô "Bastos" grossières ou sveltes "Murattis" dans cette triste guerre, vous êtes nos amies. Comme un coeur de marraine pour nous, vous vous consumez. Nous oublions un peu nos peines dans le parfum de vos fumées. Quand nous avons l’âme inquiète, des spleens, des mélancolies, pendant nos longues nuits d’insomnie, nous vous fumons, ô cigarettes, cigarettes, ô tendres amies ! Vos volutes bleues nous grisent, en somme, un peu comme les senteurs d’opium dont nous parle Loti dans "Madame Chrysantème" [sic]** !

* Publié dans : Léo SOMERHAUSEN, Proses et poèmes écrits au front, 1914-1918, préface de Maurice Gauchez, La Renaissance d’Occident, Bruxelles, p. 49.

** Roman à succès de Pierre Loti (1888), inspiré de son séjour au Japon. Puccini s’en inspirera pour Madame Butterfly.

illustration du journal Le Claque à fond
"Les distractions du cantonnement"
Caricature extraite du journal des tranchées Le Claque à fond, janvier 1917 - ML 02437/0001