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Lucien Laudy fonde Le Frondeur

Dans le journal qu’il tient depuis le début de la guerre, Lucien Laudy (1885-1948) explique, le 29 août 1915, que la publication clandestine, Le Zievereer Excelsior, à laquelle il participait activement, ayant cessé de paraître, il a "résolu de continuer seul le petit journal satirique mais en en changeant le titre. Je lui donnerai le nom de Frondeur."

En voici le texte programmatique, tel que le retranscrit Laudy dans son journal et tel qu’il apparaît en ouverture du tout premier numéro :

Le Frondeur ?

Nous supposons qu’il est parfaitement inutile de déclarer que Le Frondeur ne se soumettra à aucune censure. Le Frondeur est libre.

Son comité de rédaction mettra tout en oeuvre pour faire passer quelques bons moments à ses lecteurs, soit par l’image, soit par le texte. Il jettera nécessairement quelques pierres voire quelques pavés dans l’impériale mare aux grenouilles, cassera quelques vitres, fera peut-être quelques tapages, mais qu’y faire ?

Il y a un axiome qui dit qu’"on ne jette des pierres qu’aux arbres qui ont des fruits." D’accord ! L’Allemagne a ses rameaux chargés de fruits qui sont de la pourriture. C’est cette pourriture-là que nous viserons.

Nous viserons Guillaume, toute la séquelle des Hohenzollern ainsi que la coterie des généraux ineptes et des mouchards patentés.

Le ridicule tue même en Allemagne.

Le Frondeur paraîtra le plus souvent possible et espère acquérir la sympathie de ses lecteurs. Le Bruxellois est frondeur par nature, les journées des 21 juillet et du 4 août l’ont bien prouvé, c’est pourquoi le journal qui lui est dédié prend ce titre.

Le 5 septembre, Laudy évoque la sortie du second numéro du journal :
Le Frondeur n°2 vient d’être achevé. Dessin de la première page : le chancelier Bethmann Hollweg s’abrite ou plutôt tente de s’abriter sous un parapluie. Une pluie de carottes [et] d’oeufs pourris lui sont lancés. Un cartel sur lequel on lit "réponse Grey" déchire l’étoffe du parapluie. Van Bethmann est représenté un bâillon sur la bouche.

L’auteur précise également que cette livraison inclut le texte "L’Aéroplane", "qui a paru dans le dernier n° du Zievereer Excelsior ainsi que "Pour la Patrie"." L’examen de ce dernier numéro nous laisse à penser que Laudy est l’auteur de "L’Aéroplane", du texte de clôture, "L’Adieu", ainsi que du dernier dessin.

Outre les dessins et caricatures satiriques dont ce genre de publication est coutumier, on trouve aussi, dans ce journal, de nombreux textes polémiques, évoquant notamment des publications clandestines dignes d’être mentionnées.

Dans son propre journal intime, Lucien Laudy évoque aussi d’autres publications clandestines, La Libre Belgique et Le Belge, notamment, qu’il reçoit ou se procure, lit et commente avec intérêt. Ces témoignages semblent indiquer une implication plus ou moins forte de notre auteur dans les réseaux de la résistance.

Le samedi 11, Laudy annonce dans son journal la sortie du troisième numéro et avoue qu’il a "bien failli [se] faire prendre pendant l’impression". Il relate l’épisode en ces termes :
Il pouvait être deux heures. J’étais occupé à "tirer" les numéros du Frondeur quand un coup de sonnette retentit. Je regarde à la fenêtre et je reconnais un de mes amis de Genappe qui vient m’aider. Je descends, j’ouvre la porte. Au même moment, une auto boche s’arrête devant la maison, trois officiers en descendent et demandent à voir le musée*. Or pour aller au musée, il fallait passer par une pièce, où sur la table se trouvaient tous les clichés, dessins, pâtes, servant à l’impression du journal. Je me suis senti un petit froid dans le dos, néanmoins je n’ai pas perdu la tête. Je suis entré en courant dans la pièce et n’ai eu que le temps de rabattre le tapis sur le tout. Les Boches n’y ont vu que du feu. J’ai poussé un joli ouf de satisfaction quand ils eurent vidé les lieux.

[* Rappelons que Lucien Laudy est historien de formation et le créateur du musée de la ferme dite du Caillou, vouée au culte napoléonien.]

Avec une certaine verve cynique, Laudy raconte encore, le 13 septembre, l’histoire suivante :

Depuis que les Boches du Strassenbahn Cie n°40 ont quitté Genappe pour le Luxembourg, nous avons un cantonnier boche. Le balai ou la pelle sur l’épaule, il va de crottin en crottin. Il a probablement été mobilisé pour cela. De temps à autre, il prête l’oreille au canon qui gronde au loin, il hoche la tête.

Ses frères de la Kultur sont bien longs à prendre Paris. Il y a un an qu’ils devraient y être. Un an !

Là-bas, en Prusse ou en Saxe, sa famille l’attend. Si ça pouvait finir ! Et cependant, peut-il se plaindre ? Les autres, eux, sont dans les tranchées à flanquer des pruneaux ou à en recevoir. Lui, il ramasse la crotte. Quand il reverra son pays, ses enfants, il parlera de la guerre, des francs-tireurs belges. Il racontera de grandes batailles auxquelles il n’aura pas assisté, des sièges où il n’était point. Dans son village, il deviendra cependant "celui qui a vu". Et il recevra la croix militaire pour services rendus à la Patrie : La Gloire ! »

Le 19 septembre sort le quatrième numéro du Frondeur ; le cinquième voit le jour le 25 septembre et le sixième le 3 octobre. Le septième (et dernier ?) numéro date d’octobre 1915. Or Laudy n’en fait aucune mention dans son journal, ni en octobre, ni en novembre. Il y parle encore cependant d’autres publications clandestines qui émergent, ainsi que des nombreuses condamnations à mort ou à la prison qui émaillent le quotidien du début de l’automne.

Un mémoire réalisé en 2005-2006 par François Hirsch, sous la direction de Laurence Van Ypersele, Les "soldats de la plume" : La presse clandestine en Belgique occupée pendant la Première Guerre mondiale (UCL), donne les informations suivantes concernant Le Frondeur :
Il s’agit du premier journal satirique orné de dessins et caricatures (signées Jap. Herenne), le tout fait à la pâte. Ce périodique polycopié à la pâte sort 22 numéros entre décembre 1914 et le 25 août 1915. Le tirage est limité à 70 exemplaires. Une édition spéciale, le Zievereer Excelsior Théâtral, journal d’actualités dramatiques, parait le 4 avril 1915. Il est suivi par Le Frondeur, qui sort 7 numéros d’août à octobre 1915. (p. 177)

François Hirsch mentionne encore deux articles de Laudy sur le sujet :
- LAUDY, L., "Les publications clandestines pendant l’occupation allemande", in Bulletin officiel de l’Union de la Presse périodique belge, octobre 1921, p. 29-33, octobre 1924, p. 145-148, novembre 1924, p. 186.
- LAUDY, L., "Les journaux prohibés pendant l’occupation", in Le Soir, 10 novembre 1923.