Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h
Les AML seront fermés du 26 au 30/12/2016.

Avec le soutien de la

Une haine qui nous replonge en pleine barbarie

Au début du mois de septembre, après 2 jours passés à Anvers, sa "pauvre ville natale !", Eekhoud rentre à Bruxelles, accompagné du "petit Georges" (Georges Goethals, son petit-neveu). Comme il pleut, l’enfant s’occupe :
Il s’amuse, il dessine, il peint, […] il joue au soldat ! Jouer au soldat ! L’éternel plaisir des enfants !... Hélas, le plaisir atroce des hommes dits raisonnables ! (p. 28)
En cette fin d'été, Eekhoud lit toujours énormément (notamment Paul Adam, et ses récits de l’Yser Dans l’air qui tremble). Une connaissance (Armand G**), revenant d’Angleterre, lui rapporte que :
L’opinion là-bas est imperturbablement optimiste. Ils iront jusqu’au bout, la chose dût-elle durer des années. Leurs richesses sont inépuisables. Dût la Belgique être complètement détruite, incendiée, massacrée, dût-il n’en rester plus rien, ils n’y tolèreront jamais le conquérant teuton ! C’est désormais contre l’Allemand une haine comme on ne la croyait plus possible de peuple civilisé à peuple civilisé, une haine qui nous replonge en pleine barbarie, qui nous ravale au cannibalisme des sauvages et au fanatisme médiéval ! Il est vrai que les Allemands leur rendent la pareille et qu’ils sont les plus iniques, les plus coupables, puisqu’ils ont déclenché cet épouvantable fléau. (p. 30)
Après son court séjour à Anvers, Bruxelles lui semble relativement animée, n’empêche :
L’argent se fait de plus en plus rare. Les cafés et les estaminets se vident. L’herbe croît dans les rues. Les gens sont tristes, abattus, ou irritables, hargneux, malveillants, méfiants, agressifs. On cesse de lire les journaux. On devient de plus en plus incrédule et sceptique. On s’inquiète de ce que nous réserve l’hiver ! – Armand G** me disait qu’en France aussi régnait dans les masses oisives une lassitude, une dépression manifestes. (p. 31)
Le moral d’Eekhoud est définitivement en berne car pour l'intellectuel...
Ce qui me désespère, c’est cette horrible régression ; c’est l’avortement de tout progrès, la banqueroute de la civilisation. Altruisme, pacifisme, internationalisme, meilleur devenir, fraternité universelle et toutes ces généreuses utopies, toutes ces illusions dont nous nous flattions, qui nous leurraient depuis la Révolution française et qui avaient inspiré et exalté tous les artistes et les poètes romantiques, qui avait surtout été la doctrine et la religion des beaux anarchistes intellectuels. […] Comment relire, par exemple, sans être pris d’un rire sardonique, l’Ode à la joie du généreux Schiller ou la Marseillaise de la paix de Lamartine ? (p. 44-46)

Heureusement, les amis proches sont là et notamment les écrivains Albert Giraud et Louis Delattre. Leurs visites égayent un peu le quotidien d’Eekhoud.

Le 20 septembre, la vision d’un combat aérien impressionne une nouvelle fois notre auteur :
Entre midi et une heure, avant de nous mettre à table, et tandis que nous faisions le tour du jardin un avion des alliés, survolant Bruxelles, a été visible à notre horizon durant une bonne dizaine de minutes. Nous l’avons vu s’éloigner majestueusement et adroitement. Il a pu disparaître sans avoir été atteint par les obus allemands. Nous avons bien compté une quarantaine de coups de canon. Le spectacle était poignant et grandiose. (p. 54-55)
A la fin du mois, les événements semblent se précipiter, ainsi le 29 septembre, Eekhoud écrit :
Nous avons eu enfin de bonnes nouvelles de l’offensive des alliés sur tout le front Ouest depuis l’Yser jusqu’en Champagne. Plus de 20.000 prisonniers, conquête de butin et de matériel, avance, en certains points de 2 kilomètres. Et l’action continue ! Les Allemands mêmes enregistrent le succès de leurs adversaires dans leurs proclamations d’hier. Le N.R.C. [Nieuwe Rotterdamsche Courant] que j’achète le soir, constate aussi la victoire des nôtres ! La ville était beaucoup plus gaie, les physionomies respiraient de nouveau l’espoir et la confiance. Il n’y a pas à dire, cela fait du bien, cela nous remonte le moral, après tant de jours, voire de semaines de dépression et de découragement.
L’après-midi en revenant de la ville, comme je descendais du tram, aux Deux Ponts, éclate une canonnade. Et en interrogeant l'horizon, du trottoir en face de notre boucher, je distingue très clairement un avion que bombardent les batteries allemandes. Il est entouré de shrapnels. Aucune ne l’atteint et il se retire, sain et sauf, dans la direction de Laeken. – Le soir j’apprends qu’un projectile allemand en retombant, dans le centre de la ville, du côté de la Grande Ile, a tué un curieux. – Cet accident contrarie quelque peu l’allégresse générale. – (p. 59-60)