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La guerre peut, je pense, durer encore une partie de l’hiver...

En août 1915, Edmond Deman (1857-1918), le célèbre éditeur des symbolistes, reprend une correspondance avec son ami le peintre et illustrateur Armand Rassenfosse (1862-1934). Leur précédent échange épistolaire datait apparemment de l’été 1914 : Deman avait alors écrit, dit-il, à son ami depuis Le Lavandou, où l’éditeur et bibliophile avait pris l’habitude de passer une partie de l’année. C’est d’ailleurs dans sa propriété du Var qu’il meurt en février 1918, fortement affaibli par une santé qui s’était encore dégradée pendant la guerre ; il avait 62 ans. Théo Van Rysselberghe signera, en voisin, son acte de décès.

Pendant la guerre, l’activité de Deman, qui s’était déjà réduite avant le début du conflit, cède la place à un engagement patriotique au sein duquel il ne reste guère de place pour l’édition. Il "met fin aux travaux habituels de la librairie et de l’édition, remplacés par des activités clandestines, attestés par la nomination posthume de Deman au rang de Chevalier de l’Ordre de Léopold II avec rayure d’or, pour services rendus pendant l’occupation."1 Sa librairie de la rue de la Montagne se voit ainsi transformée en hôpital et accueille de nombreux blessés. Néanmoins, quelques documents conservés aux AML attestent de projets éditoriaux, comme celui dont font état quelques lettres échangées entre Deman et Rassenfosse durant l’été 1915.

Le 18 août 1915, Deman écrit :
Après la période d’activité du début, durant laquelle j’ai essayé de me rendre utile en la mesure des temps et de mes moyens et la réaction d’inertie qui a suivi ces semaines mouvementées, j’ai remis sur le chantier, pour tuer les longues heures de l’attente commune, certaines éditions auxquelles j’avais presque définitivement renoncé. (ML 00101/0301)
En l’espèce, le projet dont il parle concerne une édition de deux nouvelles des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly : "Vengeance d’une femme" et "Le bonheur dans le crime", qu’il aimerait voir illustrées par l’artiste liégeois, comme celui-ci l’avait fait auparavant pour une autre nouvelle du célèbre recueil, "Le rideau cramoisi" (1907).

Rassenfosse hésite : "Je veux bien essayer de te faire plaisir", répond-il le lendemain (ML 00101/0302). Mais :
Il faut voir ce que mes yeux permettent – je n’ai plus guère fait de gravure depuis Les Bains de Bade [1911].
Rassenfosse parle de sa vocation tardive pour la peinture, à laquelle il avoue s’être désormais complètement consacré, même s’il ne rechignerait sans doute pas au projet que lui propose Deman. Un élément de cette missive nous ramène toutefois à la guerre :
Il y a un mois à peu près j’ai donné ton adresse à un officier allemand qui voulait acquérir Le Rideau cramoisi. J’avais fait à Liège une Exposition au profit de la Caisse des artistes et c’est alors que j’ai donné ce renseignement.

Cette suggestion provoque la réaction de Deman dans la lettre suivante, datée du 25 août (ML 00101/0303) :
Je te remercie d’avoir songé à m’adresser "l’officier allemand" désireux d’acquérir un exemplaire du "Rideau". Je n’ai pas eu sa visite ; quoique la matière ne fasse pas encore défaut, j’aurais au surplus décliné. Je reçois assez souvent d’Allemagne, dans cet ordre d’exercices, des demandes d’une inconscience stupéfiante. J’y oppose des refus catégoriques, formulés sans douceur ni bienveillance et appuyés de considérants adéquats et explicites : on fait ce qu’on peut ! Changerons-nous plus tard d’attitude ? Cela dépendra sans doute, en une mesure, des décisions collectives qui interviendront. Je souhaite celles-ci aussi radicales que les exigences de la vie internationale le permettront.

On sait aujourd’hui ce qu’il adviendra de ce projet éditorial : Rassenfosse finira par illustrer les deux textes de Barbey après la mort de Deman, même s’il y avait déjà travaillé du vivant de l’éditeur. Mais c’est finalement le Français René-Louis Doyon, qui dirige à Paris les éditions de la Connaissance et qui a repris certains des débours engagés par Deman, qui s’accorde avec Rassenfosse. Le Bonheur dans le crime sort des presses de l’imprimeur Van Campenhout à Bruxelles en 1920, suivi de La Vengeance d’une femme en 1925.


1 Adrienne et Luc FONTAINAS, Edmond Deman éditeur, AML Editions/Labor, 1997, p. 71.