Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Belgique
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Il n’est point de barbarie plus atroce qu’une civilisation sans entrailles

En ouverture de ce mois de juillet, Georges Eekhoud prend acte :
Un arrêté du gouverneur général allemand interdit à partir d’aujourd’hui, sous peine de prison et d’amende, l’exposition et le port d’insignes belges, français, anglais, etc. – Adieu nos étalages patriotiques si ingénieux, si touchants, si consolants qui nous exhortaient à la patience, à l’espoir et qui nous raffermissaient dans nos sentiments, nos convictions de Belges !... En dépit de la quiétude relative dont jouit Bruxelles, en dépit d’une certaine aisance et d’une apparente animation qui continue à y régner, au fond, la vie devient de plus en plus morne, angoissante, pesante. L’atmosphère morale est de moins en moins respirable. (1/7, p. 95-96)
Qu’à cela ne tienne, deux jours plus tard :
Comme insigne patriotique les Bruxellois arborent la feuille de lierre à cause de la touchante devise : ‘Je m’attache ou je meurs’ que d’autres modifient ainsi : ‘Je meurs où je m’attache’. Laquelle est la plus en situation ? (p. 98)
Les vacances scolaires s’annoncent, Eekhoud n’enseignera probablement plus avant octobre.
De bien longues vacances ! Surtout que je n’éprouve aucune envie d’écrire. J’ai le cerveau fatigué rien que de l’obsession unique qui nous tourmente tous autant que nous sommes ! (2/7, p. 97)
Malgré cet abattement moral, le travail restant le meilleur des dérivatifs, Eekhoud se propose :
d’achever l’adaptation de ‘Kees Doorik’ au théâtre ; de continuer mes ‘Souvenirs’, et d’entreprendre enfin une adaptation française du ‘Frère aîné’ de Beaumont et Fletcher. (6/7, p. 103)
Le 5 juillet, sur les conseils de son ami, l’écrivain Hubert Krains, Eekhoud relit une étude de l’historien Victor Arnould (1838-1893), parue dans la revue La Société nouvelle en janvier 1887 et intitulée : Fin de siècle. M. de Bismarck. Etude de politique internationale. Il est frappé par la clairvoyance de l’auteur. Eekhoud cite et souligne :
[…] ce qui se prépare pour demain, peut-être, ce n’est pas l’apothéose, mais l’universelle conflagration, où l’Europe même risque de s’effondrer […] l’Europe armée tout entière, prête à s’entr’égorger des bords du Danube et de la Volga à ceux de l’Escaut et de la Loire. Et cette fois la guerre pour la guerre, sans même un bien lointain entrevu, sans autre mobile que l’intérêt égoïste, et sans autre but que l’extermination réciproque. C’est à croire qu’il n’est point de barbarie plus atroce qu’une civilisation sans entrailles. (p. 101-102)
Le 12/7, Eekhoud relit aussi un discours prononcé à Londres par le ministre belge de la justice Henry Carton de Wiart :
Un très beau passage de ce discours est celui où le ministre parlant de l’exode des paysans et des pauvres vers des contrées moins éprouvées, rapprochait ces colonnes de proscrits, de fugitifs, hommes, femmes, enfants, vieillards, pris de panique et emportant toute leur fortune nouée dans un foulard, aux tragiques tableaux de Laermans, notamment à ces ‘Emigrants’ dont je possède un si beau fragment au pastel par le peintre même. Et ce pastel m’est encore plus cher à présent ; je m’en assimile mieux que jamais la couleur, les silhouettes, l’accent pathétiques. (p. 108)

C'est en effet inspiré par le chapitre Les Emigrants de La Nouvelle Carthage d'Eekhoud, décrivant des villageois flamands en route pour l'Amérique, qu'Eugène Laermans livre en 1893 un tableau homonyme considéré comme son chef d'oeuvre.

Le 16 juillet, en visite chez Hubert Krains, Eekhoud apprend :
[…] la bibliothèque d’Eugène Gilbert a été complètement détruite dans l’incendie de Louvain, cette bibliothèque peut-être la plus riche et la plus soignée qui fut en fait d’auteurs belges. Pour ma part, j’essaierai de lui refaire la collection de mes livres dédicacés. (p. 111)

Eugène Gilbert (1864-1919) était un critique littéraire et essayiste belge. Il attira l'attention et la sympathie du public belge et français sur nos écrivains nationaux.

Le 19 juillet, Eekhoud prend connaissance, dans le Nieuwe Rotterdamsche Courant du 17, du compte rendu d’une entrevue que l’un des rédacteurs a eue avec Churchill et s’agace déjà un peu du seul rôle de victime que les grandes nations alliées font endosser à la Belgique :
[…] Churchill parlant de la Belgique faisait allusion aux sacrifices énormes auxquels s’est résignée l’Angleterre pour punir l’Allemagne d’avoir violé la neutralité de la Belgique. Commentant ce passage […] le journal hollandais remarque assez opportunément […] ‘[qu’]il conviendrait de ne pas perdre de vue, que de son côté, ladite petite nation s’est livrée à des sacrifices bien autrement terribles au profit de quelques grandes puissances’. (p. 114)
La journée du 21 juillet 1915, première fête nationale sous l’occupation, se déroule sans trouble. Dès le 15 juillet, le mot d’ordre était passé dans la population :
Il paraîtrait que mercredi prochain 21 juillet à l’occasion de nos fêtes nationales ; tous les magasins et établissements publics resteraient fermés. (p. 108)
Et, à quelques exceptions près, le mot d’ordre fut suivi. Il y eut par contre :
[…] des services patriotiques dans les églises, avec brabançonnes, acclamations, cris de ‘Vive la Belgique ! Vive le Roi ! Vive l’armée !’ (p. 118)
Un peu plus loin, il ajoute :
[…] les monuments de la Place des Martyrs ont été couverts de fleurs. (p. 119)
Le mois de juillet se clôt sur la visite que lui rend Jules Temmerman, alias Hugo Van Walden :

[…] l’exquis garçon et bon écrivain flamand. Il quitte Bruxelles et va s’installer jusqu’à nouvel ordre dans une petite maison qu’il possède dans les Ardennes. Il y va avec sa femme et ses deux enfants adoptifs, un petit garçon et une fillette. Le motif de ce départ : la maladie, un commencement de tuberculose que le repos, le bon air, le calme, pourront encore enrayer. […] Il est venu me faire ses adieux. Il est très décidé, très philosophe, acceptant, sans révolte […] la pire des éventualités. Je l’admire mais, le coeur un peu navré, je lui cache mon émotion. Encore un de mes bons, de mes très bons amis qui me quitte !... Finis, les bons moments que nous passions depuis tant d’hivers, après mes cours de l’Académie au [cabaret du] Vieux Château d’Or. Dispersés, ces chers disciples. […]

Temmerman me dit aussi que les Flamingants dont lui et Vermeylen ont signé une pièce par laquelle ils méprisent toutes les faveurs que les Allemands leur proposent et toute satisfaction que ceux-ci s’aviseraient d’accorder à leurs revendications. Il me raconte encore que le Dagboek de Str… [Stijn Streuvels] peu intéressant comme littérature et même comme observations, est tout de même conçu en général dans un esprit patriotique. Le malencontreux passage qui lui suscita tant de désapprobations, a paraît-il été supprimé dans le livre. D’après le Dagboek, Str… se trouverait même en désaccord avec son vieil ami le curé [Hugo] Verriest, un germanophile décidé, celui-là, plaidant les circonstances atténuantes en faveur des sinistres incendiaires et assassins qui déshonorèrent l’Allemagne des Goethe, des Schiller et des Lessing. (p. 125-127)

Un passage qui souligne une fois de plus les prises de position de notre auteur tout en nuance et loin de tout dogmatisme.