Archives et Musée
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Première Fête nationale sous l’Occupation

Le 21 juillet 1915, les Belges célèbrent pour la première fois leur Fête nationale sous le joug de l’occupant. Ce jour-là, le Roi Albert prononce une Proclamation à l’Armée et au Peuple Belges dans la Flandre restée libre. Le texte est publié par l’Imprimerie Legros à Dunkerque, dans un petit format de 18 pages à la violente couverture rouge.

Le discours royal rend hommage aux soldats morts et vivants et les exhorte à faire encore preuve du courage admirable qu’ils ont déjà démontré. Ensuite, Albert confie à son audience un élément important : depuis novembre 1913 et son entrevue à Potsdam avec Guillaume II, il sentait la réalité et l’imminence du danger pour la Belgique :
L’Empereur Guillaume et le Général Moltke me parlèrent sur un ton menaçant pour la Belgique et la nécessité inéluctable d’une guerre entre l’Allemagne et la France, et de leur certitude de succès. Je compris le but de ces confidences.
L’Empereur voulait de Moi, un acte de lâche complaisance, de trahison et de forfaiture. (p. 2)
Cet événement lui permet de revenir sur sa position ferme face à l’ultimatum d’août 1914 et de souligner une nouvelle fois les actes de bravoure des soldats :
La défense de Liège, comme celle de l’Yser, resteront inscrites en lettre d’or dans l’histoire de la Belgique. (p. 3)
Le souverain s’associe tout entier à l’effort des soldats :
Je pleure de joie et de fierté à la pensée que je suis votre chef, votre père, votre camarade et que nous fûmes ensemble à la bataille de l’Yser. […] Soldats, sachez bien que mon plus intime, mon plus cher désir est de tomber sur le champ de bataille après avoir vu l’aube du jour de la victoire et de la délivrance (p. 4-5)
Il évoque ensuite ce premier 21 juillet qui "pour la première fois depuis 85 ans, [ne sera pas fêté] joyeusement et librement" (p. 5) et passe en revue les différentes questions relatives tant à l’actualité qu’aux causes du conflit, en insistant sur les raisons économiques :
Quel champ d’affaires, d’exploitation ; que de puissance pour la caste militaro-financière ; quel rêve et quelle fortune… (p. 8)

Enfin, Albert en appelle à la concorde nationale en adaptant son argumentation et sa rhétorique aux différentes composantes du pays. A la Flandre, il recommande de ne pas se laisser "induire en erreur par un ennemi perfide, qui semble flatter [son] amour légitime pour [sa] langue maternelle afin de semer la division." (p. 10) Il adresse aussi ses voeux de plus grande fraternité aux Wallons, avec un clin d’oeil tout aussi affiché au mouvement régional dont il sait qu’il prend de plus en plus de force. S’adressant aux catholiques, il leur demande entre autres choses de ne pas accorder de crédit aux voix qui rendent le pape Benoît XV complice par complaisance des crimes de guerre. Il s’en prend encore violemment aux traitres à la patrie et à "celui ou celle qui, né de sang Belge, fraternise avec l’ennemi" (p. 13).

La Reine et les petits princes, mes enfants, vous envoient le baiser qu’on envoie à travers l’espace, par la pensée, à des êtres chéris dont on est séparé ; nos petits Princes désirent que les écoliers prennent, en souvenir de l’affection qui les lie aux enfants belges, le jour de congé habituel des Fêtes Nationales, le 21 juillet. […] bientôt sonnera l’heure de la Délivrance et notre Patrie ressuscitera plus glorieuse, plus libre que jamais. (p. 14)
Les mots d’encouragement qui closent ce discours royal entrent en écho avec les diverses manifestations annoncées dans d’autres sources, concernant la célébration de la Fête Nationale. Dans les rues de Bruxelles, des petits mots circulent et sont glissés dans les boîtes aux lettres pour demander aux habitants de "fermer les volets" "en signe de deuil". Passionné de Napoléon Bonaparte et de Waterloo Lucien Laudy, un historien qui fut aussi l’auteur de feuilletons policiers et de nombreux articles historiques dans la presse belge avant et après guerre, raconte dans son journal que "sur nombre de magasins on lit l’affiche suivante : Le magasin sera fermé demain". Laudy raconte aussi un épisode révélateur d’une forme d’improvisation :
Les cafés ayant déclaré vouloir fermer leur établissement en signe de deuil, Von Stachwitz Commandant a voulu avoir le dernier mot et a fait publier l’arrêté suivant :
"Avis
Les hôtels, restaurants, brasseries, estaminets, cafés et cinématographes doivent être fermés aujourd’hui le 21 juillet, à partir de 8 heures (heure allemande) du soir dans l’agglomération bruxelloise." […]
On se demande maintenant si ce sont les brasseurs et tenanciers d’établissements au-dessus cités qui commandent à Von Stachwitz ou si c’est le contraire.
Il relate encore la journée du 21 juillet, telle qu’il l’a vécue à Bruxelles :
Tous les magasins, les cafés, les débits de cigares étaient fermés. Place des Martyrs, de nombreux patriotes ont été déposer des couronnes de feuillage, des bouquets de fleurs. Les boulevards regorgeaient de monde. Tout le monde était habillé avec des vêtements de dimanche. Vers 3 heures, des soldats allemands en tenue de campagne, bayonnette au canon arrivent place Rogier et [illisible] vers la Place de Brouckère. […] Comme il faisait magnifiquement beau, beaucoup de promeneurs s’en furent au Bois de la Cambre. Dans la soirée on s'amusa follement d'une affiche de la Kommandatur annonçant que tous les cafés et les établissements publics devaient fermer leurs portes à 8 heures du soir. Or ils n’avaient pas ouvert de la journée !