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Une lettre à Maurice Kufferath

Le 16 juin 1915, le directeur du Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, Maurice Kufferath (1852-1919), alors en exil à Genève, reçoit une lettre d’un certain Eugène Revel. Le courrier est à l’en-tête de la Villa des Fleurs à Aix-les-Bains.


Depuis le début de la guerre, la cité savoyarde, haut lieu de villégiature de la Belle Epoque, accueille de nombreux blessés, on en dénombre près de 1200 en octobre 1914. Plusieurs établissements, dont la Villa des Fleurs, ont été réquisitionnés et se sont mués en hôpitaux militaires : on y aménage salles d’opération, unités de soin et de convalescence, le tout dans un décor de palaces et de casinos.

Au printemps 1915, bien que la guerre perdure, la vie à l'arrière reprend. Les autorités d’Aix-les-Bains veulent rendre à la ville son orientation première, celle de station thermale et d’agrément. Le casino ainsi que quelques hôtels sont partiellement libérés pour permettre le retour des curistes.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la lettre qui nous intéresse. Eugène Revel y répond à une demande de Maurice Kufferath concernant l’embauche possible du Belge Charles Strony, futur chef d’orchestre à l’Opéra de Lyon :
Si je puis être utile à M. Strony je le ferai volontiers mais personnellement je ne puis utiliser ses services. L’autorité militaire qui occupe les casinos (800 blessés) nous a rendu seulement la salle de lecture, où j’ai installé un septuor qui joue deux fois par jour. Mes musiciens sont les mêmes que l’an passé, et leur chef est aussi un de vos compatriotes, M. Plantin. Je ne pense pas que nous puissions corser cette maigre attraction, d’ailleurs le nombre des étrangers est infime.
Revel qui était à Paris jusque fin mai 1915, poursuit sa lettre en donnant des nouvelles de deux amis communs :
J’ai vu à Paris Fanny Heldy, qui s’est sauvée de Bruxelles et a mis 5 semaines pour venir à Paris, après des péripéties sans nombre. Elle est au Grosvenor Hotel, rue Pierre Charron.
Mme Buffin s’est également échappée de Bruxelles avec sa belle-soeur, dans une péniche chargée de charbon. Le major Buffin a passé 4 jours à Paris en mars. Il n’est pas revenu depuis […] Mme Buffin est au Majestic.

La cantatrice Fanny Heldy est née à Ath en 1888. Dès 1910, on retrouve régulièrement son nom dans les productions de la Monnaie, et ce jusqu’en 1914, année où elle quitte définitivement la Belgique. A Paris, elle deviendra l'une des plus grandes chanteuses soprano de la première moitié du XXe siècle, d'abord à l'Opéra-Comique puis à l'Opéra Garnier pendant près de vingt ans. Elle s’éteint en 1973.

Jeanne Buffin est l’épouse du vicomte Victor Buffin de Chosal (1867-1953). Le major Buffin qui a combattu sur le Front de l'Yser est commandant de la 1ère Division du 15 septembre 1915 au 31 janvier 1918. Il finira Lieutenant-Général. Dans le civil, Victor Buffin est compositeur et pianiste. Il sera aussi par la suite président de nombreuses commissions et associations musicales belges comme le Conservatoire royal de Musique de Bruxelles, l'Orchestre National de Belgique ou les Jeunesses musicales de Bruxelles.

Le lien entre ces protagonistes est le poème lyrique Kaatje, composé par Buffin, d’après une pièce de Paul Spaak et créé le 22 février 1913 au Théâtre royal de la Monnaie. Le rôle de Kaatje y était tenu par Fanny Heldy.

Revel conclut sa lettre sur une invitation :
Vous devez vous ennuyer à Genève, venez donc jusqu’à Aix vous promener !

L’exil de Kufferath est pourtant loin d’être inactif. Auteur d’articles patriotiques dans les journaux suisses, il est également conférencier et cofonde, en 1916, l'Union patriotique des internés et prisonniers belges à Genève, une organisation caritative venant en aide aux jeunes réfugiés belges désireux de poursuivre leurs études à Genève.