Archives et Musée
de la Littérature
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Faux, faux. Tout cela est faux !!!

Le mois de juin 1915 est chaud, lourd, propice à la nervosité. Ce 1er juin, c’est d’ailleurs un Georges Eekhoud irrité qui lit :
Dans "Belgien" cette brochure allemande, […] l’article de Tony Kellen sur les Belges me cite six fois et dit qu’avec l’"Ulenspiegel" de De Coster et "Happe Chair" (!?) de Lemonnier il n’y aurait à publier complètement en fait d’oeuvres belges que "La Nouvelle Carthage" et "Kees Doorik". Des autres auteurs il suffirait de réunir des fragments en une anthologie. Très flatté. Mais ce qui me défrise un peu c’est que M. Tony Kellen songe sans doute à ma Nouvelle Carthage tripatouillée par lui pour les besoins et les convenances du public boche. [NDLR : Eekhoud fait référence à la traduction très libre de "La Nouvelle Carthage" par Tony Kellen publiée dans le Rheinisch-Westfälische Zeitung en 1903] (p. 47)
Le lundi 7 juin à 2h du matin, ce n’est pas la chaleur qui réveille Eekhoud mais un bruit de moteur. Alors que plus aucun fait de guerre ne s’était passé à Bruxelles depuis l’occupation, une attaque aérienne menée par les alliés a lieu dans le ciel de la ville. Eekhoud témoigne :
Tout le voisinage s’est ameuté. On descend dans la rue, d’autres sont grimpés sur les toits. On interroge et on scrute l’horizon. Et voilà qu’au Nord et au Nord-Est, on distingue des avions, une véritable flottille, on en compte cinq, puis sept. Des alliés, nos amis, sans aucun doute ! Le ciel semble s’incendier dans des fumées rougeâtres, rouilleuses qui s’élèvent en colonne dans la direction du haut Schaerbeek. Comme des étoiles filantes ou de gigantesques lucioles, les avions s’envolent rapidement mais majestueusement à tire-d’aile. Il semble que le feu des Prussiens n’en atteint aucun et qu’ils ont pu faire leur besogne […] mais quelle besogne ? (p. 51)
Eekhoud ne l'apprendra que le lendemain matin. Les bombes ont détruit un zeppelin et le hangar de Haren. Encore sous le choc, il ajoute :
Le spectacle de cette nuit était souverainement imposant et tragique. Rien de poignant comme le contraste de ce splendide décor et de cette solennelle atmosphère nocturne, avec les oeuvres de meurtre et de destruction accomplies par les hommes au milieu de cette paix de la nature. Et pour accuser encore l’ironie de l’événement : dans l’intervalle séparant les coups de canon ou de fusil, au fond des bosquets d’alentour un brave merle chantait à gorge déployée, son hymne d’amour, sa joie de vivre ! (p. 52-53)

Plus que le résultat de ce bombardement, c’est la présence des alliés qui réjouit le plus les Bruxellois. Ceux-ci en effet, depuis le début de l’occupation, se sentent complètement isolés, coupés du reste du monde.

Le 11 juin, grâce à son ami, l’écrivain de gauche Georges Rens, Eekhoud reçoit des nouvelles de nombreux proches ainsi que des détails sur la mort du poète-soldat Prosper-Henri Devos (p. 60) dont nous avions parlé dans une chronique précédente. Le même jour, il parle aussi de Stijn Streuvels et de ses...
fameux Dagboeken [qui] ont été prohibés par la censure. Gageons que l’autre se sera arrangé pour se faire interdire. Cela lui servira - ou du moins il s’en flatte - d’alibi. Les Vlaamsche Nieuws, le très suspect journal flamingant qui paraît à Anvers et qui nous apporte cette nouvelle raille lourdement ceux qu’avait scandalisé l’incroyable bévue commise par le malin West-Flandrien, "profiteur" s’il en fut, et félicite presque celui-ci d’avoir osé exprimer ouvertement ce que beaucoup de timorés pensent ou se disent en eux-mêmes - ces timorés, pensant comme Str… sont sans doute les abonnés du journal en question ! - Les amis et les admirateurs flamands de Str… dont Vermeylen avaient été les premiers à s’indigner de ses mamours - tout au moins inopportuns - à nos "occupants". (p. 61)

[Voir aussi sur le même sujet la chronique de mars 1915]

Dans les pages 62 à 70 de son journal, Eekhoud s’étend sur les atrocités commises par les Allemands sur les populations belges durant les premiers mois de l’invasion et rapportées dans La Belgique martyre de Pierre Nothomb. Les témoignages y sont terribles et l’écrivain compte bien saisir sa plume :
Il y aurait peut-être lieu plus tard de reprendre mes "Fusillés de Malines" et de leur donner un épilogue dont les tragédies dans la vallée du Démer (Aerschot, Diest, Schaffen) et dans le Hageland me fourniraient, hélas, amplement la matière (p. 65)
Comment en est-on arrivé là ? Les sentiments germanophiles étaient pourtant monnaie courante avant le désastre de 1914. Ainsi le 15 juin, Eekhoud écrit :
"Nous ne parvenons pas à nous faire aimer !" avait constaté Bismarck en parlant des Allemands, ou plutôt des Prussiens ou des Allemands prussifiés. Fichtre ! Ils s’y seront bien pris à présent pour obtenir la sympathie du monde ! – Et cependant, avant 1870 l’Allemagne et l’Allemand étaient plutôt traités avec une certaine prédilection allant jusqu’à de la ferveur, dans la littérature française. Et cela depuis le romantisme […] Et même après 1870, en dehors des nationalistes, manifestement "revanchards", parnassiens, symbolistes, notamment tout le groupe du "Mercure de France" continuaient à séparer l’Allemagne traditionnelle, l’Allemagne de Wagner et de Nietzsche, l’Allemagne des artistes – de la Germanie caporalisée et militarisée,… mais il a fallu la solidarité scandaleuse des intellectuels et des soi-disant philosophes de là-bas, pour creuser désormais entre la Gaule et la Germanie, et même entre celle-ci et tout l’univers civilisé, un abîme que la succession des siècles aura peine à combler. (p. 71-72)
Le 20 juin, Eekhoud consacre six pages pleines de son journal à transcrire une copie d’article sur le défilé triomphal à Paris de quatre régiments belges de l’Yser. Une chanson "Ma Jeannette" aurait été créée pour l'événement. Cet article qui l'émeut aux larmes semblerait être, au final, une pure invention de la propagande allemande, comme il l'apprend quelques jours plus tard, surlignant rageusement au crayon rouge le récit d’un :
Faux, Faux. Tout cela est faux !!! (p. 76-81)
Eekhoud en reste abasourdi :
[…] C'étaient eux les auteurs de cette chanson d'ailleurs inepte, ma Jeannette, que les camelots vendent et crient à leur profit ! […] Non, je me refuse encore à croire que tout cela soit inventé pour leurrer et exploiter notre patriotisme au profit même de nos ennemis. (p. 88)
Entre-temps, Eekhoud est impliqué, à son insu, dans un journal flamand qui l’oppose au "fransquillon" Maeterlinck :
On me fait exagérer mes sympathies pour le flamand jusqu’au point de me faire dire que je regrettais de ne pas avoir été élevé en flamand et de ne pouvoir écrire dans cette langue. A la vérité, je conseillais (Mercure de France, septembre 1902) aux jeunes écrivains belges "s’ils sont flamands de race, de sentiment et d’éducation, je les adjurerai même de choisir la langue néerlandaise pour leur instrument etc etc". Ce qui est toute autre chose. Et tel n’était pas mon cas, mon éducation ayant été toute française, toute latine, comme je l’ai encore établi et revendiqué et proclamé depuis dans mes "Souvenirs" (22 juin, p. 81-82)
Et d’embrayer sur les particularités de l’écrivain belge de langue française, en citant l’écrivain Albert Giraud qui était pourtant opposé à ce concept :
[…] il faut reconnaître que s’il n’y a pas divorce entre les artistes français du centre et les artistes français du Nord, il y a du moins, dans une enveloppe commune, séparation d’âmes (p. 83-84)
Picard, Lemonnier, Verhaeren, moi-même nous n’avons jamais voulu dire autre chose. (p. 84)
Le mois de juin se termine dans une chaleur suffocante, ponctuée d’orages :
[…] en somme assez malsain. Et toujours pas de nouvelles, si ce n’est que d’après le Nieuw Rotterdam en Allemagne les socialistes font de la propagande en faveur de la paix et se prononcent contre toute conquête ou toute incorporation de territoires. (p. 94)

Etouffée depuis l’été 1914, la voix des pacifistes tente à nouveau de se faire entendre…