Archives et Musée
de la Littérature
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Un assaut de générosité d’une part, de gratitude d’autre part

Samedi 8 mai 1915 – Il fait toujours un temps admirable. Jamais nos lilas n’ont été plus beaux. Nos tulipes Darwin complètent cette magnifique floraison printanière. En ville, il y a pléthore d’asperges ; on en vend sur les charrettes, à 0,40 et 0,50c la botte. (p. 31)

En ce mois de mai, la vie suit son cours, coûte que coûte. Georges Eekhoud consacre toujours une grande partie de son temps à la préparation de ses cours de littérature à l’Ecole normale. Il vient également de donner avec succès une conférence sur Max Waller à l’Université Nouvelle de Bruxelles.

Mais l’actualité du front est douloureuse. Le 1er mai, il apprend la mort du jeune Robert Courouble, fils unique de l’auteur Léopold Courouble, l’auteur des Kaekebroeck dont Eekhoud avait repris la lecture le mois dernier :
Il venait de passer sous-lieutenant. Que vont devenir ses parents ? Sa mère ? Cette pauvre maman qui vivait dans les transes et était déjà allée le voir trois fois au feu, d’abord à Louvain, ensuite près de Lierre et à Waelhem, puis en France où elle affrontait les balles en plein champ de bataille, pour pouvoir embrasser son trésor, son enfant unique, tout son espoir !... (p. 21-22)
Le 4 mai, la destruction d’Ypres le plonge dans la stupeur :
Cette fois, c’en est fait des Halles, Il n’en resterait rien. Le sol sur lequel elles dressaient leurs masses plusieurs fois séculaires […] a été complètement nivelé par les bombes. Poperinghe aussi aurait fortement souffert. Le Roi des Belges aurait transporté son état-major en France ! Dunkerque même a été bombardé par l’ennemi... (p. 24)
Le 8 mai, il lit dans Le Temps une description terrible des combats en Champagne, dont cet extrait :
Quand après une préparation d’artillerie extrêmement violente qui pulvérise les fils de fer et bouleverse les tranchées, l’ordre d’assaut est donné, c’est presque tout de suite le contact, le corps à corps, la mêlée, tant les lignes des deux adversaires sont rapprochées. Le fusil n’intervient qu’à peine. On se bat à la baïonnette, avec des grenades à main (qu’on se lance d’ailleurs sans arrêt d’une tranchée à l’autre), à coups de pelle, à coups de poing, à coups de pic. (p. 27-28)

La guerre des tranchées s’accompagne aussi d’une guerre des mines, "véritable guerre souterraine", au sein de galeries où "sapes et contre-sapes se croisent et se rencontrent". (p. 28)

Au coeur de ce déchaînement de violence, Eekhoud ne peut s’empêcher de penser, avec une certaine amertume :
[…] qu’un devoir s’imposait avant tous les autres à la France et à l’Angleterre : celui de chasser les Allemands de la Belgique. Avant de songer à défendre Paris, la reconnaissance la plus élémentaire leur dictait de délivrer Bruxelles et la Belgique. C’était même leur intérêt, car quelle formidable armée n’aurions-nous pu lever à leur profit, pour peu qu’on eût purgé le pays de l’occupation allemande. De quelles ressources d’hommes et d’argent ne disposions-nous pas en faveur des alliés ? Plus les événements marchent et plus je me fais cette conviction qu’on ne nous a pas suffisamment su gré de notre sacrifice, de notre loyauté, de notre héroïsme.
Et il me semble même qu’on nous en sait gré de moins en moins. Nous avons presque tout fait à l’Yser et voilà qu’on nous y abandonne presqu’à nos propres forces. Ypres est pris. A quand le reste de notre territoire ? (6 mai, p. 29)
Et les nouvelles continuent de se bousculer, ainsi le 13 mai, Eekhoud écrit :
On continue de s’indigner du "torpillage" du Lusitania. On espère et on appréhende à la fois que les Etats-Unis interviennent. On attend aussi avec angoisse la nouvelle de la décision de l’Italie. (p. 32)
Cette entrée en guerre de l’Italie qui, on en est sûr,
Précipitera les événements et abrègera la durée de cette guerre monstrueuse. (p. 40-41)
Détail pénible, cinq jours plus tard, tombe cette nouvelle :
Les journaux annoncent la mort de Mme Depage, femme du docteur, qui se trouvait sur le Lusitania, le transatlantique anglais torpillé il y a quelques jours près des côtes d’Irlande. (p. 37)
Enfin, pour l’humaniste qu’est Georges Eekhoud, il est encore des raisons de croire en l’homme :
On se dispute à présent à prix d’or les sacs ayant contenu le blé que nous envoie la généreuse Amérique. Surtout ceux portant mention de leur destination, tels que Belgian Relief Fund. On les achète pour en faire des coussins ou on s’en sert comme de canevas de riches et artistiques broderies. Comme les Etats-Unis demandaient qu’on leur renvoyât les sacs vides, voici que les fillettes des écoles se chargent de les parer d’ornements et de devises en témoignage de la gratitude des Belges. Naturellement ces sacs ainsi réexpédiés à nos bienfaiteurs, ceux-ci se les disputent à coups de dollars, lesquels dollars servent encore à secourir et à soutenir la Belgique ! C’est donc entre la Belgique et ses bienfaiteurs un assaut de générosité d’une part, de gratitude d’autre part. Ce spectacle nous réconcilie un peu avec l’humanité, avec cette humanité bien compromise par l’horrible aventure dont nous ne voyons pas encore le dénouement ! (21 mai, p. 38-39)