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Les Cahiers d’exil de Marie Gevers

Pour Marie Gevers (1883-1975), réfugiée avec sa famille aux Pays-Bas comme des dizaines de milliers d’autres Belges, ce mois printanier est un septième mois d’exil de plus en plus insupportable.

Depuis quelques années déjà, Marie note ses pensées dans des cahiers qu’elle titre, entre janvier 1915 et août 1916, ses Cahiers d’exil. Fidèle à elle-même, c’est dans l’observation de la nature que l’auteure tente de puiser ses forces.

2 avril. Vendredi Saint, Charfreitag Zauber dirais-je, si je pouvais dire un mot d’allemand encore… Temps merveilleux, bleu voilé, merles, oiseaux de toutes sortes. Primevères, ficaires, muscarilles. Mer en soie changeante. Au loin, le canon. […]

De la plus haute dune, nous avons aperçu la côte belge - la côte belge ! Ceux qui n’ont pas été en exil, ceux qui n’ont pas été chassés de leur pays par "le fer et par le feu" ne pourront jamais s’imaginer l’impression que fait l’image lointaine du sol natal.

Plus le printemps monte en splendeur et en magie, et plus l’horrible serrement de coeur s’accentue - on finit par avoir le mal du pays à un tel point qu’on se figure que plus jamais, jamais nous ne reverrons le printemps natal… heureusement que les enfants poussent comme des petites fleurs dans cet air salubre et salin. Mais quand, quand, les ramènerai-je à Missembourg ?

Certains tablent déjà sur le mois de juin ! Marie tempère, elle espère retrouver sa demeure des faubourgs d’Anvers au mois d’octobre 1915 - elle n’y rentrera qu’en été…1916. Des nouvelles officieuses sont pourtant optimistes :
Il paraît que l’opinion, en Angleterre, est que la Belgique sera nettoyée pour le mois d’août : Ils comptent deux mois pour prendre Constantinople, un mois après cela pour réduire l’Autriche, avec l’aide des Balkans+l’Italie, et un mois pour obliger l’Allemagne à retirer ses troupes sur le Rhin […]

Dans tous les cas, la perspective de l’entrée en guerre de l’Italie retient toutes les attentions et allège quelque peu la morosité ambiante.

En attendant, le couple Gevers-Willems, qui a la chance de ne pas devoir connaître les camps de réfugiés, contrairement au poète anversois Max Elskamp, change durant ce mois son lieu de résidence, toujours sur l’île de Walcheren :
Il nous semblait faire un nouveau bail avec l’exil.
Un exil qui ne rime toutefois pas avec isolement total. En effet, la frontière entre les Pays-Bas et la Belgique n’est pas encore tout à fait étanche - elle ne le deviendra que quelques mois plus tard avec la construction du Dodendraad, une clôture électrifiée qui courra sur toute la frontière. Cette frontière, donc, est encore le théâtre de nombreux trafics et contrebandes, et permet aussi le passage de témoins directs qui continuent de rapporter des nouvelles du pays. On relate par exemple :
L’exploit des aviateurs [anglais] à Hoboken [le 29 mars] a été accueilli avec délire à Anvers – à Hoboken même, […] l’autorité militaire allemande a fait afficher, que "si dans une occasion semblable, ces manifestations se renouvelaient, deux zeppelins feraient immédiatement le tour de la ville en lançant des bombes !"
Ou alors :
Le jour de la fête de "notre Albert" [le 8 avril] il n’y eut pas une personne qui sortit sans insigne patriotique - un marchand de fer mit dans son étalage une longue barre de fer ; d’un côté un petit lion, de l’autre un gros cochon. Les boches se sont immédiatement reconnus dans le gros cochon, et ont compris que le fer signifie "Yser", et le bon marchand a écopé à la commandature…
Mais la fin du mois d’avril se termine sur une touche plus sombre : il est question, d’une part, des derniers progrès des Allemands sur le front de l’Yser et d’autre part, d’une rumeur inquiétante…
On parle de faire évacuer la Zélande par tous les Belges – où aller ? Ce serait encore une fois un déracinement et, en cas de guerre entre la Hollande et les Boches, nous permettra-t-on l’accès de la "Waterlinie" […] ce serait, paraît-il, pour le 15 mai - de sorte que nous pouvons nous attendre tous les jours à un préavis à ce sujet - nous avons déjà tant fui et refui devant les Boches, va-t-il falloir continuer ce jeu-là ?

Il faut dire que, débordés face à l’afflux de réfugiés et soucieux de préserver leur neutralité, les Pays-Bas se trouvent dans une position délicate. Plus d’un million de Belges passèrent la frontière en octobre 1914, soit près d’un Belge sur six à l’époque ! Accueillis d’abord chaleureusement, la coexistence prolongée avec la population locale ne va pas toujours être sans heurts et depuis la stabilisation de la ligne de front, les réfugiés ont été encouragés par les autorités néerlandaises, et allemandes, à retourner dans leur foyer. Leur nombre décroît donc rapidement et à partir de mai 1915, ils seront environ 100 000 à rester aux Pays-Bas pendant les quatre ans du conflit, dont 30 000 civils placés dans des camps.

Avril se clôt ainsi dans l’angoisse et tous les regards sont braqués sur ces nations qui n’ont pas encore pris position :
Les neutres piaffent !... mais prendront-ils le mors aux dents ?

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Deux lectures intéressantes…

L’inventaire des archives du Comité Officiel Belge pour les Pays-Bas. 1914-1919, conservées aux Archives générales du Royaume, comprend un chapitre sur le contexte historique, p. 7-19

Un site sur L'exode d'un million de Belges en Hollande.