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L’âme d’Eekhoud, l’Ame belge

Voilà qu’arrivent les vacances de Pâques. Georges Eekhoud, toujours aussi blessé par ce que la guerre révèle sur la nature humaine, prépare ses cours de littérature et une conférence sur Max Waller, songe à son prochain roman, rassemble ses souvenirs en vue de leur rédaction, et lit… sans jamais arriver à s’évader de la réalité qui l’affecte profondément.

Parmi ses lectures, Simplicissimus, "le fameux roman picaresque allemand de Grinmelshauser" lui fait opérer
un rapprochement entre les atrocités qui accompagnaient les premiers jours de l'intrusion des Allemands en Belgique, en Wallonie comme à Louvain, en Limbourg et dans la vallée du Demer, et les exploits des hordes de soudards de la guerre de trente ans racontés dans le dit roman, c'est le même mélange de férocité, de cynisme, de jovialité scatologique et de sadisme. L'Allemagne impérialiste de 1914 nous ramenait donc aux pires iniquités des hordes de Tilly et de Wallenstein. (3 avril, p. 113)
Pour me dissiper, ayant repris nos auteurs nationaux au point de vue satirique et ayant relu "Pauline Platbrood" de Courouble, je me suis remis à la relecture de la série de la "Famille Kaekebrouck". Les délicieux, bons et cordiaux ouvrages, spirituels et familiers, doucement railleurs, "farces" et souvent exquisément attendris, tout à fait à l’image de leur gentil auteur, d’un patriotisme si savoureux et si délicat. Et cette relecture me fait évoquer notre Bruxelles d’il y a vingt à trente ans [...]. Dire que ce brave Bruxelles est aussi devenu un Bruxelles brave ! Que nombre de jeunes Kaekebrouck, Platbrood sont à présent à l’armée, se sont même fait tuer, tout simplement, sans phrases, pour leur douce et hospitalière, patriarcale patrie ! Dire que Courouble même a son fils là-bas, son Robert qui se comporte en héros et qui a même conquis son épaulette de sous-lieutenant ! Et à songer à tout cela, j’ai le coeur partagé entre de la fierté et de la douleur, entre de la joie patriotique et une poignante, une cruelle amertume ! Glorieux petit pays, certes, mais que de ruines et de deuils et de sang t’aura coûté cette gloire ! (5 avril, p. 116)
En homme sincère et juste, il est choqué par la violence des réactions à l’encontre de Georges Dwelshauvers qui a commis "la maladresse" de se rendre au concert Wagner organisé par l’Occupant, et l’évoque avec cette humanité qui le caractérise :
Mais, hélas, cette maladresse aura probablement de terribles conséquences pour notre ami. L’Université lui fera expier d’une façon draconienne cette faute, cette action inconsidérée mais qui n’a certes point la signification qu’ils s’acharnent à y voir. Que deviendra ce généreux esprit, cet artiste exalté et enthousiaste épris de philosophie et d’idéal ? Il compte beaucoup d’envieux et d’ennemis qui guettaient l’occasion de le perdre et voilà que ce faux pas leur permet de satisfaire leur rancune et leur vengeance. Oh pauvre triste humanité ! En ces temps critiques malheur à qui trébuche, on vous l’aura vite achevé ! Comme s’il ne suffisait pas du fléau de la guerre ! Plus on y songe plus on ferait bon marché de la vie et de tout ce qu’elle nous réserve encore de leurres, de vains bonheurs, de mirages, de rêves et de chimères ! Jamais l’Occident ne s’est montré sous un jour plus atroce. Jamais ces mots magiques, Civilisation, Progrès, Fraternité n’ont sonné si creux. (5 avril, p. 120)

Edmond Picard et le Dr Bayet évoque cet épisode, leurs journaux respectifs de mars 1915.

Juste, Eekhoud l’est avec constance : il prend connaissance d’un article de Dumont-Wilden dans Le Matin du 19 avril 1915 "La Belgique de demain" et malgré ce qu’il a pu en penser et en dire, il écrit :
Tout arrive !... Cette guerre nous ménage de providentiels revirements. D’aucuns lui devront d’avoir trouvé leur chemin de Damas. Les écailles leur tombent des yeux. Avec les Wilmotte, les Sxx et bien d’autres, dont un escroc et un maître chanteur, désormais perdu à tout jamais, il n’y eut pas d’esprit moins patriotique, plus séparatiste plus anti-flamand, plus anti-belge, que Dumont-Wilden. Ce qu’il se gaussa avec un spirituel et élégant acharnement de l’âme belge. Combien son livre sur la Belgique, édité jadis chez Larousse à Paris, fut froid, tiède, tendancieux, dénué de toute ferveur, de toute émotion et même de toute conviction. Et voilà que dans un premier "Paris du Matin" (19 avril 1915) l’"éminent publiciste" écrit des choses justes, vraiment patriotiques. [...] Bravo, Dumont ! Il y aura plus de joie dans le ciel pour la conversion d’un pécheur, etc. etc. Pour le reste voir la Bible. Mais sapristi, Picard, Lemonnier, Verhaeren et tant d’autres n’avaient pas eu besoin de la guerre pour découvrir et proclamer cette "âme belge" qu’on leur reprochait d’avoir inventée, d’avoir imaginée plus ou moins ingénieusement... ! » (22 avril 1915, p. 13)
Eekhoud recopie par ailleurs longuement dans son journal un texte de Maurice Maeterlinck, en réponse à un certain Max Breuer de Dresde, qui a tenu à l’encontre de la Belgique et du Roi des propos apparemment insultants. Eekhoud dit de cette réponse :
C’est une superbe et cinglante philippique. » (18 avril 1915, p. 1)