Archives et Musée
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Lire, Ecrire, Dormir
en attendant de retourner à la bataille

Louis Boumal (1890-1918), écrivain et professeur de français originaire de Liège, confie ses états d’âme et ses réflexions diverses à ses Carnets de campagne. L’écriture, qui est toute sa passion et toute sa vie, l’accompagne au long des quatre années où il se retrouve en première ligne.

Le 26 avril 1915, il raconte un rêve : sa femme, Thérèse et sa fille, Marie-José se retrouvent à ses côtés ; il peut enfin les embrasser mais les retrouvailles ne sont que de courte durée. En vérité, Louis Boumal ne reverra jamais plus sa femme après la mobilisation. Quant à sa fille, née en janvier 1915, il ne la connaîtra jamais.

Notons aussi l’insertion d’un court texte en wallon de Liège, ses hommages au Roi Albert, ainsi que les mentions au gaz moutarde qu’utilisent les Allemands.

26 avril.

J’ai fait cette nuit un autre songe. J’avais retrouvé pour quelques heures ma femme et ma fille. On bombardait tout autour de nous. L’image de Thérèse paraissait très nette à mes yeux. Josette était fuyante, imprécise, comme une lumière d’aurore. De méchants hommes me les ravirent toutes deux. Il y a de mauvaises gens dans les rêves comme dans les histoires d’enfants.

Me voilà parti à la recherche des chers disparus, dans un paysage indéfini, merveilleux comme ceux-là que décrit Chrétien de Troyes dans Lancelot du lac.

Quelqu’un tout à coup survint qui me tint ce langage : "Pour deux millions tu peux racheter ta femme et ta fille." Que n’avais-je les deux millions ! Je les aurais donnés de bon coeur - et je me frappais la poitrine, - car ma femme et ma fille c’est tout ce qui me reste au monde. Pourquoi me demander une telle somme ? Il eût fallu réfléchir au préalable - enlever la femme et la fille de Vanderbilt ou de Rothschild, voire de Guillaume II plutôt que de dépouiller un pauvre diable de caporal. L’inconnu réfléchissait profondément tandis que je déroulais mon discours indirect.

Tout à coup, je saisis le revolver de Georges : "Ma femme ou la vie ?" - Pan ! Je descends le mystérieux personnage. On est en guerre, n’est-ce pas ? Ce coup d’énergie ne m’a guère avancé ! Le ravisseur est mort - mais j’ignore l’endroit où il a laissé mes disparus.

Je fouille des maisons, le fusil chargé. Enfin je trouve Thérèse et Josette dans un four éteint. On s’embrasse - oh ! oui ! qu’on s’embrasse ! Puis je me réveille.

C’est dommage ! Le beau rêve seul commençait !

D’esse disseulé et d’ratni s’linwe (sûte)
Les måvas son fou keus d’grandiveustè et po finit çoula l’sî toûne li coup-s-å haut. Ni t’prometti måye d’esse påhule chal so l’tére, qwand ti sèreut minme on tchènône ou on capucin. Sovint les meyus toumet djus del linwe des djins poçou qui s’fiet trop’ soz-els mêmes. C’est po çoula qui n’vå rin dè fé l’fircasseu d’féves, nin po esse à l’outi dè diale, mins po’n’nin toumer int di ses pattes ; di sogne ossu dè tourner à fanfaron è riqwèri trop’ les djóyes des tère. Oh ! quine … consciynce qui wåde lè ci qui n’s’atelle nin åx sottès … et qui n’tuze wère åx djins.
Quénes påye et … dè cour n’åreut-i-nin lici qui lèreut d’costé les tchitchoyes d è monde, qui tuz’reut åx affères dè cîr et lèreut cori ses espwèrs al wåde di Diu.
Nolu n’mèritè d’esse repafter dè cir si n’kimince po si r’pinti.

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Encore bien que je rêve chaque soir au pays, à ceux que j’ai laissés là-bas, j’observe que mes souvenirs se dépouillent de leur richesse sentimentale et qu’ils me laissent plus calme.

- Depuis la nuit passée le canon tonne sans arrêt du côté d’Ypres. Les vitres de l’infirmerie tremblent par moments. Les Prussiens ont forcé là-bas les Français à une dangereuse reculade. Ils ont employé à cet effet des gaz asphyxiants. Depuis hier au soir on fabrique à l’infirmerie des bâillons fort simples, à humecter et à nouer sur le nez et la bouche. J’y ai quelque peu aidé.

Je viens de faire une lecture rétrospective d’articles publiés pendant la guerre : notes sur Albert Ier, sur Charles Péguy.
Oui, vraiment notre Roi est un héros, et comme il symbolise la courageuse honnêteté de notre Peuple ! Son attitude ne m’a pas du tout surpris. Lorsque je l’approchai à Liège en juillet 1913 pour lui porter les voeux des étudiants, j’eus l’occasion de l’entendre et de l’examiner longtemps. J’étais fixé dès ce jour-là. Je savais qu’il serait un chef !

Le soir tombe. Bientôt l’infirmerie sera dans la nuit. Le canon tonne encore, pas bien loin. J’écris beaucoup pour tromper mon ennui. Lire, Ecrire, Dormir en attendant de retourner à la bataille.