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Rien ne pourrait faire supposer que la guerre fait rage à quelques cent kilomètres d’ici

Le mois d’avril s’ouvre sur les voeux échangés pour Pâques, et force est de constater que certains ne sont plus les bienvenus :
J’ai reçu avant-hier une carte d’Allemagne me souhaitant "de joyeuses Pâques" ; elle était ornée d’un drapeau allemand ; elle émanait d’une ancienne servante, Annah, qui, restée pendant 2 ans chez moi, en était sortie en excellents termes. Je suis très convaincu qu’elle n’y a pas vu malice. Mais, en la recevant, je me disais que ce peuple, décidément, manquait de finesse. Ne pas comprendre l’inconvenance qu’il y a, à envoyer à un Belge, une carte avec le Drapeau Allemand et lui souhaiter de joyeuses Pâques. (5 avril, p. 618-621)
Les esprits sont tout tournés vers la guerre :
Invinciblement (car tout se rapporte maintenant à la guerre), la pensée va à ces hommes qui se battent. (11 avril, p. 638-639)
et la propagande fait toujours son office en Belgique :
Nous bayons aux bonnes nouvelles. C’est d’un coeur confiant que nous les adoptons, que nous les dorlotons, que nous leur enlevons les signes qui pourraient en atténuer la valeur d’encouragement. Les mauvaises, elles sont accueillies avec incrédulité : les Allemands sont si bluffeurs. (8 avril, p. 630-631)
Mais en Allemagne aussi :
La Gazette de Francfort écrit "Nous allons de l’avant […] la victoire du peuple allemand n’est pas une affaire de hasard, mais une nécessité métaphysique." (!) C’est de l’hallucination et du fanatisme. Mais que doivent croire les lecteurs intelligents quand ils lisent cela. Mais, en reste-t-il ? La confiance du gouvernement allemand dans la crédulité de ses sujets est telle qu’il permet l’introduction en Allemagne de journaux neutres et même de certains journaux de pays ennemis, persuadé qu’il est que les nouvelles qu’ils contiennent, si elles sont défavorables, ne seront pas crues. (Vendredi 9 avril, p. 634-635 )
De la situation belge, Bayet reste informé grâce à ses relations :
Au dîner, Fernand est revenu de l’Ardenne ; il m’a dit des choses à faire frémir. Tout ce que nous savons n’est rien à côté de ce qui fut. C’est à ne pas le croire, et je frissonnais, tout blasé que m’eussent fait les horreurs de cette guerre inexpiable. En Ardenne, les vivres sont encore abondants mais le ravage a été terrible… et que de morts, que de morts… Nous ne saurons tout cela qu’après la guerre… (11 avril, p. 641)
Bruxelles, bien qu’occupée aussi, est loin de montrer le même visage :
Je suis descendu en ville aujourd’hui et j’ai été frappé de voir le petit nombre de soldats qui s’y trouvaient ; l’on me dit qu’ils sont partis vers le front, soit vers Arras soit vers l’Yser. Ce qui est inouï, c’est l’optimisme tranquille des Bruxellois. Il est rare qu’on entende élever un doute sur l’issue de cette guerre ; l’opinion de bien des gens est que la Belgique sera évacuée dans quelques mois. Comme il fait très beau et que le printemps a fait pousser les premières feuilles, la foule se promène paisiblement à l’Avenue et, comme les uniformes allemands sont extrêmement rares, rien ne pourrait faire supposer que la guerre fait rage à quelques cent kilomètres d’ici. (18 avril, p. 663-664)
Le Docteur Bayet part une nouvelle fois ce mois-ci dans l’arrière-pays, et son journal témoigne toujours de l’horreur découverte :
21 avril
C’est aujourd’hui qu’avec [Emile] Tassel, [Charles] Lefébure et [Charles] Bommer, je vais à Louvain. Je suis ravi que le hasard m’ait donné ces compagnons, car seul, j’eusse redouté l’impression déprimante de cette confrontation avec ces ruines sinistres.
J’ai reçu hier une lettre de Maurice qui m’a ému. C’est décidément un brave garçon ; il m’a dit en quelques mots poignants l’impression qu’il avait ressentie, là-bas, isolé, au milieu de la majesté d’une nuit d’Afrique, quand il avait appris la prise de Bruxelles… Seul, sous sa tente, sans avoir quelqu’un pour essuyer ses larmes, il avait pleuré de rage et de désespoir…
Je pars pour Louvain à 7.30 porte de Namur avec Tassel, Bommer et Lefébure. Arrivé à Tervueren, l’on prend le vicinal. […] Il pleut quand nous arrivons à Louvain. Le tram, arrivé par la porte de Tervueren, fait le tour des Boulevards jusqu’à la gare. À deux cent mètres de celle-ci, la dévastation commence ; des deux côtés de la voie, ce ne sont que belles maisons détruites, hôtels dévastés, éventrés, pans de muraille se dressant comme des témoins muets du crime. Quand on arrive sur la place de la gare, on n’en peut croire ses yeux : il n’en reste rien ; des murs calcinés, croulants ; la place est déblayée, les décombres rejetés dans les espaces laissés libres entre les pans de muraille ; au milieu se dresse intacte, la statue de Léopold I. Quand on pénètre dans la rue de la station on aperçoit au loin l’Hôtel de Ville et St-Pierre. Or, on les voit bien, rien ne s’oppose à la vue ; dans toute cette longue rue où autrefois la richesse provinciale avait bâti ces hôtels monotones et pompeux à fois, c’est à peine si quelques maisons restent debout ; par quel caprice celle-là plus qu’une autre ?, l’on n’en sait rien ; et l’on marche au milieu des rues, parlant bas, comme dans une mortuaire. Mais que dire de la place qui s’étendait autrefois autour de l’hôtel de ville et de St-Pierre ; de tout cela, il ne reste rien. Et, par obstination de vivre, de gagner son pain, au milieu de cet amas confus de décombres, des échoppes se sont créées, composées souvent d’un simple toit jeté au-dessus de 4 tronçons de murs, parfois d’une simple charpente, parfois que quelques briques prises à l’amas de décombres. Sur les emplacements dévastés, où parfois l’on ne voit plus que les marches du seuil, l’on voit des écriteaux : un tel, nouveautés, telle rue. Et St-Pierre ! Le toit en est parti, brûlé ; on le remplace par une charpente de bois recouverte de toile goudronnée ; je pénètre à l’intérieur ; lui n’est pas trop détruit ; la chaire de vérité, a échappé, par quel miracle ; le jubé est intact ; un gros entrepreneur, nature épaisse pour qui un tableau ne vaut que comme enseigne de cabaret, me dit d’un air de satisfaction concentré : heureusement, la peinture de Bouts n’est pas détruite ; on l’a sauvée à temps.
Dans les rues, peu de monde ; des gens se promènent au milieu de ce champ de décombres ; par places, l’on reconstruit déjà. C’est dommage ! mais il faut faire vivre les ouvriers. Et l’on déambule dans ces rues qui n’existent plus, dont la vie est partie, et l’on se sent au coeur une rage indignée et la sensation que tout cela est inexpiable, oui, inexpiable ! […] Quant aux bavards humanistes, qu’ils se taisent ! […] Il n’y aurait pas de justice, si Louvain n’était pas vengé ! Ces pensées vous assaillent, dans cette promenade indignée dans les ruines ; nous remontons la rue de Namur et par une ruelle intacte, nous arrivons à la place du Peuple ; là, sur cette place si vaste, autour de cet immense terre-plein, une seule maison reste debout ; les autres sont rasées à hauteur d’homme. C’est plus terrible encore que ce qui s’est passé autour de l’hôtel de ville… Et la vision se fait devant moi des deux grands cataclysmes dont j’ai vu les ruines : Messine et Stamboul incendié… […] Quand nous quittons cette terre ravagée, nous traversons, en allant vers Tervueren des villages dont des maisons sont incendiées. Là, lors de la retraite des Belges, des soldats ont tiré sur les troupes allemandes qui avançaient et ont tué quelques hommes. C’est pourquoi les maisons furent incendiées, comme si les civils avaient tiré… (21 avril, p. 673-678)
Toutefois, l’espoir d’une fin proche est toujours d’actualité pour nombre de Belges:
Des lettres, arrivées du front, annoncent que nous embrasserons nos poilus de l’Yser vers le mois de juin. Dieu les entende ! et les récompense pour leur confiance. Mais pour ma part, je n’en crois rien. (22 avril, p. 683).
L’ "affaire" Dwelshauwers, relaté le mois passé déjà, connaît de nouveaux soubresauts :
L’on prétend aussi que Dwelshauwers, à la suite de la publication, dans un journal étranger, de l’incident dont il aurait été la cause et la victime, aurait été appelé à la Kommandantur. L’on ajoute qu’à la suite de l’enquête, Héger aurait dû fuir la Belgique. C’est le départ d’Héger en Suisse qui aura peut-être été le point de départ de cette rumeur. (22 avril, p. 684)
La Rotterdamsche Courant communique une réponse de Dwelshouwers. Elle est piteuse ; l’animal n’a pas l’air de se douter qu’il y a une différence entre aller à un concert quelconque et aller à un concert dont les Allemands ont fait une manifestation d’emprise de notre pays. (28 avril, p. 708)
Pour finir, le mois d’avril 1915 restera dans les mémoires comme étant le moment de la première utilisation du malheureusement célèbre "gaz moutarde". Bayet lit dans la presse l’utilisation de nouvelles "bombes asphyxiantes" :
Dimanche 25 avril
Le communiqué allemand de ce matin complète celui d’hier. Continuation de succès allemands. Les Français, dans leur communiqué, déclarent que les Alliés ont fait de vigoureuses contre-attaques qui ont fait regagner du terrain perdu, mais il y a dans leurs deux communiqués une chose qui ne laisse pas d’être quelque peu inquiétante, c’est la mention des bombes asphyxiantes dont auraient fait usage les Allemands. Ils disent même que c’est la surprise de l’usage de ces bombes qui les a fait reculer et que les effets de celles-ci se font sentir à 2 km. (25 avril, p. 694)