Archives et Musée
de la Littérature
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Rien ! Rien ! Rien ! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Le mois de mars 1915 s’ouvre chez Edmond Picard par une annonce curieuse :
Permission de recommencer à circuler sur vélos. On s’habituait si bien à ne plus en voir, comme à ne plus s’en servir, comme à se passer du téléphone, du télégraphe, de la poste, des fiacres, des chemins de fer, des petits verres. Faudra-t-il un jour être repris par les trépidantes complications de jadis ? J’y rêve avec mélancolie, moi l’auteur de Vie simple. (p. 511)
A nouveau, comme au cours des premiers mois de 1915, une forme de lassitude s’empare de l’avocat bruxellois :
Dernier jour du septième mois. On décompte, on décompte, et c’est invariablement la même chose. Il y a comme un tassement, un nivellement dans les suppositions et les espérances. On se résigne de plus en plus à la stagnation, comme dans les maladies chroniques. (3 mars, p. 515)
Le 4 mars, Picard fait une allusion à l’aide alimentaire en provenance des Etats-Unis. On lui aurait demandé d’écrire quelques mots en l’honneur du pays dont les aliments viennent soulager quelque peu les souffrances de la population civile belge. Picard produit ces lignes dithyrambiques et bien fournies en hyperboles, qu’il transcrit dans son journal :
Que le grand Peuple des Etats-Unis reçoive mon solennel hommage ! Géant dans le cortège des nations, il vient au secours de la petite Belgique, opprimée et malheureuse, et donne au monde un exemple inégalé de Fraternité internationale. […] A nous de célébrer la Magnificence de l’aide que nous apportent, de si loin, les coeurs magnanimes des citoyens d’Amérique. La Belgique meurtrie, ravagée, mourante mais qui ne veut pas mourir, dont le courage a paru sublime, a trouvé un sublime Bienfaiteur, pareil au Samaritain de l’Evangile. Quel spectacle grandiose, jusqu’ici inconnu dans l’Histoire, qu’un peuple se faisant le nourricier d’un autre peuple tout entier, s’égalant ainsi à la divine Providence mettant sur les plaies affreuses de la guerre, le baume d’une immense charité. (p. 516)
Non sans l’ironie dont on lui connaît le goût, Picard annonce, le lundi 8 mars 1915, ce fait qualifié de "Haute politique" :
La Gazette de Voss apprend de Vienne que, par ordre de l’empereur, tout l’espace disponible dans les jardins impériaux de même que dans le Prater sera utilisé pour la culture des choux. (p. 524)
Picard cite ensuite le célèbre article que Pierre Nothomb publia dans la française Revue des deux Mondes en janvier 1915, article qui aurait circulé "sous le manteau" à Bruxelles,
un acte d’accusation terrible. […] Quelle réputation affreuse de férocité, quelle marée de déshonneur va peser sur les allemands pour des ans et des ans. (p. 524)
Le 11 mars, Picard se lamente du statu quo des fronts et confesse que
sur des cartes, chez moi, à l’Ouest, à l’Est, j’ai marqué "les fronts" en y piquant des fils de laine. Ca ne bouge pas ! (p. 529)
Et plus loin, il esquisse une analyse du cas belge :
Nos maux actuels, comme nombre de nos maux passés, et éventuellement de nos maux futurs, proviennent de ce que nous occupons un emplacement archi-dangereux sur la carte de l’Europe, quelque chose comme un sol volcanique au voisinage du Vésuve ou de l’Etna. (p. 529-530)
A la page 536 :
On me renseigne sur le grand concert allemand de samedi au Théâtre de la Monnaie : trois cent cinquante musiciens amenés de Cologne. Salle comble mais seulement deux belges, dont on retiendra les noms. On craignait des manifestations hostiles ; les rues d’accès barricadées, les lumières éteintes dans les tavernes, deux zepelins louvoyant au dessus de la ville. […] Cet événement isolé à la valeur d’un diagnostique, comme une goutte de sang révèle au médecin l’état physiologique du malade.
Et le 18 mars, Picard rend compte de la version allemande du concert bruxellois :
D’après les journaux allemands, les bruxellois abondaient au concert de samedi. Ne l’aura-t-on organisé que pour procurer un prétexte à publier cette bourde ? (p. 539)

Entretemps, Picard se montre attentif aux maigres nouvelles en provenance des divers fronts, notamment celui des Dardanelles. Ainsi fait-il état, le 21 mars, du torpillage de deux cuirassés anglais de quinze mille tonnes et d’un troisième "hors de combat", tandis qu’un navire français aurait lui aussi été atteint. Il aurait "sombré avec tout son équipage".

La fin du mois amène le printemps et avec lui, l’observation de la nature par Picard qui semble le distraire pour quelques temps du tracas de la guerre.
Caressante matinée printanière. La marronniers du Parc sortent leurs gros bourgeons vernissés. Des merles jabotent dans les hautes branches des ormes aux innombrables ramilles sans feuilles. Se bat-on vraiment quelque part, se massacre-t-on ? (p. 543)
demande-t-il, non sans amertume.
Les allemands, qu’agacent les continuelles escapades de jeunes belges "allant rejoindre le front", affichent que tous ceux qui sont nés de 1892 à 1897, ceux donc de dix-sept à vingt-trois ans dont ils se sont fait donner la liste par l’Etat civil, ont à se présenter et à se faire inscrire. Rumeurs, perplexités : le bruit court qu’on leur fera signer un engagement de ne pas servir contre l’Allemagne. Ceux qui signeront pour éviter d’être expédiés dans les camps de concentration, le feront, apparemment, avec cette restriction mentale : engagement imposé par la force ne vaut rien. Nouvel aliment pour la haine contre l’envahisseur. (p. 543)
Première allusion chez Picard aux camps allemands de prisonniers :
Je cause avec un arrivant d’Allemagne qui a pu visiter le camp des prisonniers de Soldau. Il me résume ainsi ses impressions : les anglais se taisent, les français plaisantent, les russes pleurent, les belges… réclament. (p. 544)
Encore et toujours cette attente vaine, cet espoir de changement sans cesse déçu :
Rien ! Rien ! Rien ! Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois que l’allemand qui aboie, l’anglais qui louvoie, le français qui guerroie. (le 26 mars, p. 549)
Le 28 mars, c’est le dimanche des Rameaux et la fête chrétienne est en demi-teinte :
[…] pas de théâtre, sauf les bouis-bouis. Quelques concerts dont on exclut toute musique allemande, même Wagner. De la musique belge : on s’aperçoit que nous aussi eûmes et continuons à avoir des musiciens. La guerre a du bon comme médecine de correction. (p. 551)
Le mois, enfin, se clôt par une réflexion des plus intéressantes. Edmond Picard s’interroge sur la valeur et l’utilité du témoignage qu’il est en train d’offrir à la postérité, depuis ce funeste 4 août 1914 :
Je m’inquiète des dimensions que prend ce journal. Que valent ces notations quotidiennes d’impressions fugitives dont il semble que la destinée serait d’être immédiatement engouffrées dans l’abîme silencieux du total des événements ? Et cette lacune étrange, quand on la compare à la plupart des oeuvres analogues, de ne parler guère d’individualités humaines parce qu’il y a disette d’hommes se détachant sur l’ensemble, valant par la hauteur de leur psychologie ou de leurs actions ? Si la catastrophe est énorme par ses dimensions et par sa durée, elle est étonnamment terne par ceux qui s’y meuvent. Soit, je continuerai ne fut-ce que parce que j’ai commencé, livrant au hasard l’intérêt de ce persistant travail qu’il suffise, pour ceux qui m’auront connu ou à qui me rattache la parenté, qu’il ait le charme des souvenirs. Il est, au reste, des époques durant lesquelles les humains, dégoutés des littératures imaginatives, savourent, à l’égal des documents d’archives, des registres de comptes journaliers, les menus faits de la vie d’un ancêtre et les regardent, comme dans un miroir qui reflèterait, non leur visage, mais celui de leur prédécesseur disparu. (p. 555)