Archives et Musée
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Une trahison

Depuis le 3 octobre 1914, la jeune poétesse Marie Gevers, son mari, Frans Willems, et leurs deux enfants, dont Paul Willems âgé de 2 ans, ont quitté leur demeure de Missembourg, dans la banlieue d’Anvers, pour trouver refuge sur l’île de Walcheren en Zélande. La famille y restera jusqu’en juillet 1916 avant de se séparer : Marie et les enfants retournant à Missembourg, Frans rejoignant l’Angleterre et ce, jusqu’à la fin de la guerre.

Sur l’île de Walcheren, une communauté de réfugiés patriotes et avides d’informations s’est constituée. Des journaux circulent, la plupart sont typiquement de et pour la "diaspora" belge. Les nouvelles du pays occupé sont épluchées et débattues dans la perspective déformée d’une victoire prochaine. Propagande et haine de l’ennemi sont de mise, tout contact avec ce dernier est considéré comme collaboration, toute expression pacifiste comme trahison.

De son côté, le célèbre romancier flamand Stijn Streuvels est resté dans sa propriété dite Het Lijsternest, dans le village d’Ingooigem en Flandre Occidentale. Femme et enfants ont, eux, trouvé refuge, durant la période critique d’octobre 1914 à mars 1915, chez L.J. Veen, l’éditeur amstellodamois de Streuvels. Si l’auteur a pu s’aventurer jusqu’à Liège en août ou jusqu’à Tournai en septembre 1914, ses déplacements sur le territoire belge vont progressivement se limiter. Aussi, c’est presque confiné dans son village d’Ingooigem que Streuvels nourrit les pages de son journal dont une grande partie restera longtemps inédite et qui est désormais consultable en ligne.

En décembre 1914, de plus en plus acculé financièrement, Streuvels n’hésite pas un instant quand Veen lui propose de publier progressivement son journal de guerre. Celui-ci est intitulé In oorlogstijd (En temps de guerre). Il se présente d’abord sous quatre livraisons, s’étalant du 12 mars au 7 mai 1915 et couvrant la période d’août à novembre 1914. Le mois de décembre 1914 paraîtra en deux parties, bien plus tard, en février 1916. Veen décide alors de suspendre l’édition du journal.

Car dès la parution du mois d’août 1914, la polémique se met à enfler, essentiellement du côté des réfugiés flamands de Hollande, dont le romancier et journaliste August Monet, le poète René de Clercq, le socialiste Albéric Deswarte ou encore... Marie Gevers. C’est dans le numéro du 25 mars 1915 de L’Echo belge, un quotidien diffusé depuis Amsterdam, qu’elle donne libre cours à sa colère avec un article intitulé Une trahison, dont le Fonds Marie Gevers déposé aux AML garde trace (FS55 00009/0032).

Mais pourquoi donc une telle controverse ? Plusieurs facteurs entrent en jeu :

Il y a, d’une part, le ton léger, voire ironique de Stijn Streuvels quand il décrit l’invasion de sa région par les Allemands et surtout la fuite éperdue des villageois dans un vent de panique et de fausses rumeurs : la fameuse journée du 24 août 1914 connue sous le nom de "De Vliegende Maandag" ("Le Lundi volant").

D’autre part, ses remarques répétées sur les "alliés improbables" que sont les Français athées et les Anglais occupants du Transvaal.

Ensuite, le fait que certains extraits du journal ont été utilisés par la presse allemande qui, censurant et déformant les propos, tente inlassablement de justifier certains "dérapages" de son armée en Belgique.

Enfin, alors que Het Lijsternest est réquisitionné par l’occupant, Streuvels s’attarde sur sa rencontre "émue" avec cinq officiers allemands qu’il qualifie de "courtois et cultivés", un extrait du journal repris notamment par le quotidien activiste gantois De Vlaamsche Post.

C’est ce dernier point essentiellement que Marie Gevers commente, scandalisée, considérant Streuvels comme mort à sa patrie, moralement et intellectuellement, ayant trahi l’esprit d’Ulenspiegel, ni plus ni moins !

L’incompréhension est totale, y compris du côté de Streuvels qui semble surpris d’abord par l’ampleur des réactions puis franchement agacé :

Avant la guerre il était pour ainsi dire permis de tuer sa mère et son père rien que pour devenir célèbre, tandis que maintenant...
note-t-il dans son journal où il consigne également sa réponse, un brin condescendante, à Marie Gevers en avril 1915, une réponse restée inédite à l’époque et dont la lecture actuelle tempère la condamnation pure et simple de Gevers, donnant à ces contacts avec les officiers allemands des accents bien plus pacifistes que collaborateurs.

Et de fait, ce journal de guerre a paru au plus mauvais moment qui soit, ce moment de zèle patriotique où l’on n’était pas prêt à accueillir une telle chronique précise et objective : celle d’un village où il ne se passait quasi rien (la région d’Ingooigem ayant été préservée des combats) et où l’auteur, adepte de l’école de Flaubert, s’était attaché surtout à décrire, sans pathos et surtout sans patriotisme, l’humeur des gens du peuple et la manière dont ils vivaient la guerre.

La parution de ce journal pose enfin cette dernière question : en tant qu’écrivain, fallait-il continuer de publier ou fallait-il se taire ? Car publier dans la Belgique occupée, c’était se soumettre à la censure, prendre le risque de voir ses écrits utilisés par la propagande allemande et voir se dresser le spectre de l’ostracisation.

Les écrivains belges choisirent majoritairement le silence public, un silence qui devint vite assourdissant.

[Voir aussi au sujet de la parution du journal de Streuvels, l'article sur Georges Eekhoud]