Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h
Les AML seront fermés du 26 au 30/12/2016.

Avec le soutien de la

Ces Allemands-là, je ne puis me défendre de les aimer

En ce mois de mars, le printemps ne s’annonce que très timidement et Georges Eekhoud ne sort pratiquement que pour donner ses cours. Il se sent bien dans cette maison qu’il habite depuis juste trente ans, et dont son épouse Coralie a fait

une seconde enveloppe corporelle, une carapace qui [les] protège tous les deux à la fois. (1er mars, p. 69)

Il lit, écrit, réfléchit beaucoup sur les changements apportés par la guerre dans la pensée et les sentiments et ressentiments qu’elle engendre, leur pertinence... Tout en ne cessant de dénoncer l’iniquité du conflit et les atrocités commises par les Allemands, il refuse de se laisser emporter par la haine collective et se veut lucide et juste.

Ayant pris connaissance d’un article d’Emile Verhaeren, publié dans le Temps dont il cite un extrait :
Jadis, j’ai estimé la culture allemande ; j’avais des amis de l’autre côté du Rhin, qui me ménagèrent dans plusieurs villes, des réceptions extrêmement cordiales. Aujourd’hui, ces gens-là, je les exècre.
Eekhoud s’interroge sur la violence de ce sentiment :
Tous ? Tous ont-ils signé des manifestes approuvant sans réserve la politique et l’action brutale de leur gouvernement despotique ? J’en doute. En ce cas, pourquoi étendre cette exécration à de très nobles êtres, à des hommes, à des civilisés selon le coeur de Goethe et de Nietzsche ? Ce brave Zweig qui lui voua tout un livre, dithyrambique mais si fervent, si généreux et d’une si large compréhension, l’exècre-t-il aussi ? Et ces poètes dont il me parlait la dernière fois que je le vis, à la terrasse de La Lanterne, un dimanche avant son exode. Dehmel et Schlaf, je crois, ces poètes qu’il disait continuer à aimer, en dépit des événements, s’est-il résigné à les haïr maintenant ?

[Une note manuscrite ultérieure précise "Dehmel a signé l’odieux manifeste".]

Et il ajoute :
Tel n’est pas mon état d’âme, mon sentiment à moi. Je n’oublie pas les quelques vrais amis que je compte à Berlin, à Munich et ailleurs et qui me soutinrent, m’approuvèrent, m’applaudirent, me réconfortèrent aux heures les plus noires de ma vie, notamment tous ceux qui ont mené cette courageuse et même téméraire campagne en faveur des parias, des "déshérités de l’amour", tous ceux qui firent preuve de crânerie, d’une solidarité humaine, d’une équité, d’un esprit de justice et de progrès dont je n’ai pas encore trouvé l’équivalent chez les meilleurs Français. Ces Allemands-là, je ne puis me défendre de les aimer. […] Plus j’y songe et plus cette crise me paraît épouvantable. (p. 94-95, le 22 mars 1915)
Et c’est avec la même lucidité et dans le même esprit d’humanité, qu’il condamne en revanche
le trait regrettable du conteur flamand St. Str…[Stijn Streuvels, qui] a eu là-bas, dans son abbaye de West-Flandre des officiers allemands à loger et [qui] a eu lieu de se louer de ces hôtes. Mettons qu’ils furent sympathiques, intelligents, gens de tact et de sentiment ; qu’il y avait moyen de s’entendre avec eux. Rien de plus plausible et de plus naturel. Pour ma part, non plus, je n’éprouve des sentiments d’exécration contre tous les Allemands individuellement, et quels qu’ils soient. Seulement le moment est mal choisi pour s’épancher en de lyriques effusions pour eux, même pour les meilleurs ; ce sont tous nos adversaires ; nos soldats se battent contre les leurs. (25 mars, p. 100-101)

[Voir aussi sur le même sujet l'article sur Marie Gevers]

Et c’est avec un réel désarroi qu’il confie à son journal :
Il y a des moments où je voudrais dormir jusqu’à la fin de cette horrible guerre ; dormir… et même dormir pour ne plus me réveiller, mourir… Qu’apprendrons-nous encore ? A quelles déchéances, à quelles félonies devrons-nous assister ? (p. 103)

Quel bel esprit que celui qui a compris que si la haine répond à la haine, jamais la haine ne finira !