Archives et Musée
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Un retour à la normale difficile à assumer

L’activité du Docteur Bayet a définitivement repris en ce mois de mars 1915. Présent sur plusieurs fronts, il continue, entre autres, à être consulté en matière de santé publique :
Aujourd’hui j’ai présenté au Comité médical de la Croix-Rouge mon rapport sur les mesures à prendre relativement à la propagation des maladies vénériennes en Belgique, par suite du passage des troupes. J’ai conclu à refuser des Allemands, toute direction, tout contrôle, toute collaboration. J’ai été très net dans mes conclusions et il m’a semblé que le Comité a écouté avec attention la lecture de ce rapport. (5 mars , p. 519)
Ses activités le mènent aussi à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, où l’atmosphère des lieux lui permet d’autant mieux de s’éloigner de la dureté allemande :
Je suis allé hier à l’Hôtel de Ville, voir Jacqmain. C’est bien là le symbole de cette vie bonhomme et terre-à-terre. Dès qu’on entre dans le monument, on a l’impression qu’il est occupé par les types choisis dans la moyenne de la population bruxelloise. Pas de débraillage, mais du laisser-aller ; des huissiers, des messagers, épaissis par l’oisiveté et le faro, s’y entretiennent dans une langue d’une effarante vulgarité. Ce sont certainement de braves gens et ils font bien leur service, à la condition que Monsieur Lemonnier, Monsieur Stiens, Monsieur Jacqmain soient gentils et bons garçons avec eux… L’échevin passe dans un couloir ; les employés lui donnent un petit bonjour, bien familier ; en Allemagne, ils rectifieraient leur position, d’un coup sec du talon, tandis que leur visage exprimerait la joie de pouvoir saluer Monsieur l’Echevin. Oui, vraiment, tout doit se traiter là-dedans "à la papa" avec le souci de ne bousculer personne, d’être gentil garçon, de pas faire de peine à ses administrés, d’être le pastor pacificus du troupeau, de n’en pas blesser les brebis ni leur tondre trop court la laine et, j’en suis du reste convaincu, avec le souci aussi de le défendre contre les loups… Après la vision que nous avons, depuis des mois, de la raideur de l’administration allemande, c’est un spectacle qui détend les nerfs que cette salle échevinale, cet hôtel de Ville où la vie amortit ses angles et où, dans les personnalités qui en sont l’âme, il n’y a, comme en général en Belgique, ni abîmes, ni sommets… (6 mars, p. 522-525)
Néanmoins, ce retour à la normale est difficile à assumer :
Il fait gris et pluvieux. C’est le même jour que celui où j’allai voir le champ de bataille d’Eppeghem. Pourquoi y songe-je plus particulièrement aujourd’hui ? Est-ce parce qu’on m’a dit qu’on allait exhumer tous les pauvres soldats enterrés dans cette plaine triste et humide, là où ils sont tombés ? Je ne sais… mais j’ai aujourd’hui la vision du petit cimetière, avec, sur le village en ruines et le temple dévasté, le Christ ironique et décevant, étalant sa mort inutile et ne pouvant, pour la protéger, refermer sur l’humanité les bras qu’on lui avait ouverts pour mourir. Et nous sommes ici, à la veille, ces carnages, tranquilles et vivants notre vie habituelle… Je me révolte ; nous ne souffrons pas assez ici. Je voudrais de tout mon coeur prendre une part de la souffrance de ceux qui combattent et meurent là-bas… (14 mars, 551-552)
C’est pourquoi il s’agit d’autant plus de se comporter vertueusement, c’est-à-dire de ne pas se mêler à l’ennemi :
Les Allemands, qui ont donné un concert samedi passé y ont eu, dit-on, peu de succès, il y avait une demi-salle ; quelques rares Belges s’y trouvaient… Parmi ceux-ci on voyait, affirme-t-on, un professeur de l’Université de Bruxelles, G.[eorges] D.[welshauvers]. (16 mars, p. 557)
On continue à parler du cas Dwelshauvers. Pour être juste, il faut dire que le prof Héger affirme de la façon la plus catégorique que Dwelshauvers ne s’est pas rendu à ce concert. Tant mieux pour lui et pour l’Université. (22 mars, p. 567)
J’ai rencontré ce matin Héger, il m’a parlé de l’affaire Dwelshauvers ; décidément ce pleutre est en aveu. Le Conseil d’administration va statuer sur son sort. Il faut l’expulser de l’Université. (27 mars, p. 587)

En 1918, il sera d’ailleurs prié de démissionner suite à cet incident preuve que le moindre écart est impardonnable.

Un nouveau voyage vers Quiévrain est le prétexte d’un nouveau témoignage du Docteur Bayet, où l’attention est une fois de plus portée sur le nécessaire engagement patriotique :
[…] le voyage se fait un peu aisément ; jusque Mons, il y a des voitures de 2è classe ; plus loin, ce sont d’immondes voitures de 4è cl. Quelques soldats se rendent dans la région de Cambrai. Je continue à conserver mon impression. Ce sont des troupes de 2è choix ; incontestablement ; à Quiévrain, il n’y a pas de famine ; mais, chose révoltante, on y voit quantité d’hommes jeunes ; l’on me dit […] qu’à Tournai, la plupart des jeunes gens de famille se sont engagés, à Quiévrain et dans les environs, il n’y en a aucun. Même chose pour les classe pauvres, celles-ci par incompréhension et indifférence. Il paraît que dans le Nord de la France la disette règne ; j’ai vu le pain que l’on mange à Valenciennes ; on ne le donnerait pas à des chevaux ou à des chiens. Il est à peu près immangeable. (24 mars, p. 579-580)