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Pourquoi ces grossières blessures à nos pauvres âmes meurtries ?

Lundi 1er février. Aujourd’hui, rien à noter que la tendre caresse d’un beau jour ensoleillé qui semble un acompte léger sur le Printemps. Un sourire gracieux sur le visage sombre de nos destinées. La grande blessure semble adoucie. Pour combien d’heures ? (p. 471)

En ce deuxième mois de l’année 1915, Edmond Picard se montre moins bavard que de coutume dans les pages du journal qu’il a commencé à rédiger le 4 août 1914. Peut-être qu’au terme de six mois de guerre, la lassitude et une forme d’accoutumance ont pris possession de l’avocat et sénateur bruxellois.

Il relate de brèves anecdotes, comme celle-ci, le 4 février, révélatrice du climat de tension propice aux rumeurs les plus folles :
Panique hier à l’occasion de la vaccination des enfants dans les écoles primaires, ordonnée par les précautionneux Austroboches (c’est le nouveau sobriquet dont on les affuble). Le bruit a couru qu’on leur injectait du poison. Les mères sont affolées. C’est avec des cris de joie, des pleurs, des embrassades, que, massées aux portes des établissements, elles ont vu reparaître leurs petits échappés au Massacre des Innocents qu’elles croyaient ordonné par un nouvel Hérode. (p. 474-475)

[Voir aussi, sur le même sujet, les articles sur Bayet et Eekhoud"]

Mais rapidement l’ennui reprend le dessus :
Rien ! Rien ! Rien ! pour ce qui concerne la Guerre. Insupportable Tantalisme ! On finit par désirer frénétiquement quelque chose, fût-ce une catastrophe.

Ecrit un Picard désespéré, le 6 février (p. 478).

Les nouvelles de féroces batailles en Pologne,
ce malheureux pays, lui aussi état tampon, comme nous ; lui aussi, comme nous, "chemin des nations" [p. 480]
retiennent quelques jours son attention mais très vite, des préoccupations plus générales, souvent politiques, reprennent le dessus, en l’absence de véritable événement modifiant le cours de la guerre. Un extrait de la "longue conversation avec un ami" dont il fait état le 14 février mérite néanmoins d’être mentionné en ce qu’il est indiciel des opinions de l’auteur. Picard écrit :
De petits groupes de politiciens se réunissent et font palabre. C’est à la fois grave et comique. Il en est un où on a présenté un projet de révision de la Constitution ! La réforme d’une quarantaine d’articles y est engagée. Il est vrai que c’est à un Juif qu’est venue cette mirobolante idée qui révèle une inconscience absolue de notre situation et de notre psychologie. Est-ce assez cocasse de demander ça à un sémite affublé de notre nationalité par une de ces délicieuses naturalisations […] dont on a infecté l’âme belge ! Tout en posant en principe qu’il sera bon de mettre à l’écart la querelle clérico-libérale et ses stupidités, les mêmes palatins ont été d’avis qu’il fallait exiger comme concession préalable au profit du "Libéralisme", qu’un cours de morale soit donné dans les écoles aux mêmes heures et pendant le même temps que le cours de religion ! C’est à désespérer d’entrevoir les limites de la sottise humaine ! (p. 493)
La persécution de tous les symboles nationaux par l’occupant atteint quelques fois des proportions qui désolent notre auteur. Ainsi, le 19 février :
Durant un service funèbre célébré à Saint-Gilles pour honorer un de nos braves enfants "morts pour la Patrie", sont arrivés quatre hommes et un caporal qui ont enlevé du cataphalque [sic] le drapeau tricolore belge. Rumeur indignée de l’assistance. Cris Vive la Belgique ! Pourquoi ces grossières blessures à nos pauvres âmes meurtries ? (p. 501)
Fort heureusement, Picard ne perd pas son sens de l’humour ni son cynisme :
Au milieu de nos calamités, Bulletin de la Niaiserie humaine. Cueillette de ce matin. Un épais imbécile me convie à faire partie d’une ligue "pour l’abolition de la Guerre" ! Pourquoi pas une ligue pour la suppression de la Pluie,… ou de la Bêtise ? Il ne s’aperçoit pas que pour abolir la guerre il faudra la faire, comme Ugolin mangeait ses enfants pour leur conserver un père. (p. 504)