Archives et Musée
de la Littérature
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Demain peut-être, je vais redevenir une chair à canon

Au début de février 1915, Louis Boumal (1890-1918), jeune professeur de français et écrivain originaire de Liège, se trouve en dépôt régimentaire à Nouvelle-Eglise, dans le Pas-de-Calais.

Des soucis de santé le tiennent éloigné du front ; il en profite pour lire et écrire davantage. Cette inactivité lui pèse néanmoins et contribue à affaiblir un moral déjà bien entamé par six mois de guerre passés loin des siens et, surtout, de son épouse Thérèse. Quelques semaines plus tôt, Louis a appris la naissance de sa fille, Marie-Josée, qu’il ne connaîtra jamais.

Le récit qu’il fait de ces journées monotones se voit parfois interrompu par l’un ou l’autre épisode plus palpitant. Ainsi raconte-t-il un voyage improvisé à Calais, pour y rencontrer un éditeur, qui s’est montré intéressé par ses textes.

3 février. Hier, c’était la chandeleur, journée de blanc, journée de purification. Avoir l’âme aussi nette, aussi droite que les petits cierges qu’on bénit à l’église au matin !

Vers 9 heures un quart on m’apporte une lettre d’Ernotte écrite à Paris le 29 janvier. II me demande de me trouver à Calais le lundi et le mardi sans me fixer d’adresse. Nous étions mardi ! Impossible d’avoir une permission. Je me risque tout de même. Je saute dans une auto. Je descends à Calais. II est 11 h 1/2. Maître Léon Hennebicq doit me donner l’adresse d’Ernotte. Je trouve le cher maître en tenue d’amiral de la flotte belge.

C’est un petit homme au geste ample et ragotin, figure rasée, à peine marquée de rides. II paraît avoir autant de prétentions que de galons sur le corps - et ce n’est pas peu dire. Pour finir, je n’ai pas trouvé de Mr. Ernotte. S’il était un mythe ? Ma foi, rien n’est moins possible !

J’ai perdu du temps et de l’argent à Calais. Je suis rentré le soir, quatre kilomètres à pieds dans une tempête infernale.

Quel boucan ! J’en ai les oreilles qui bourdonnent encore ! La vie à Calais. Rencontré hier l’enterrement de sept soldats belges escortés par quelques gendarmes et plusieurs centaines de recrues ou bourgeois. Aucun, aucun, aucun officier !

Ce matin je suis mal portant et je vais me tenir au chaud.

Deux jours plus tard, la perspective d’un contrôle médical le tourmente. Elle avive en lui à la fois l’angoisse d’un retour sur le champ de bataille et une forme de résignation : peut-être vaut-il finalement mieux mourir en soldat que de périr de désespoir ?

5 février. Soleil de printemps, déjà chaud, qui rallume la vie en moi mais qui m’exténue ! Je me promène doucement à petits pas. Je suis très faible. On dirait que le soleil boit mes dernières forces et les emporte comme une vapeur d’eau. Demain je dois subir une visite médicale. Encore ! Se déshabiller devant un monsieur rogue qui vous considère d’avance comme un faux malade, montrer son corps affaibli, ravagé par les fatigues, les forces perdues, les coups et puis attendre un verdict souvent imbécile, toujours sans pitié ! Demain peut-être demain, je vais redevenir une chair à canon, une chair offerte à la mort, une chair trop faible, qui ne pourra même pas se défendre ! Enfin, je remets mon sort aux mains de Dieu !

Je vais prendre la garde tout à l’heure. Ô les heures d’ennui! Les heures de tristes songeries !