Archives et Musée
de la Littérature
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Je suis descendu en ville ; il y fait triste à périr

Le blocus de l’Angleterre déclaré par l’Allemagne fait les choux gras de la presse durant ce mois de février 1915. Pourtant, cela n’inquiète pas plus le Docteur Bayet que cela, tant il est persuadé qu’un monde existe entre cette menace et sa réalisation effective. Il prend effectivement plus de recul par rapport aux nouvelles reçues par voie de presse, surtout qu’il se rend compte de l’atmosphère particulière qui règne en ces temps :
C’est chose curieuse de voir comment on se raccroche à la moindre bonne nouvelle. On a beau vous annoncer une défaite, l’on n’y croit que contraint et forcé, devant une éclatante évidence. Et encore, on trouve des explications, des atténuations ; la crédulité est extrême aux bonnes nouvelles, comme l’incrédulité aux mauvaises. (14 février, p. 454)
Et c’est évidemment toute la ville qui est touchée par ce mal :
Je suis descendu en ville ; il y fait triste à périr. Godart, chez qui je suis allé et qui est toujours d’un optimisme déconcertant, est un peu démonté. Lui aussi est assailli des mêmes doutes, des mêmes craintes. Il y a trop de choses que nous ne comprenons pas. (17 février, p.466)
Dans cette situation, les rumeurs prennent des proportions dantesques, et Bayet de noter :
Aujourd’hui, les quartiers populaires de Bruxelles ont été en proie à une véritable panique. Le bruit avait couru que les Allemands parcouraient les écoles pour vacciner tous les enfants : les filles devaient être vaccinées au milieu de la poitrine, les garçons derrière l’oreille. Le bruit en avait déjà couru hier. Aujourd’hui, il y avait du mouvement rue Haute ; on prétendait que les Prussiens voulaient empoisonner tous les enfants, sous le prétexte de les vacciner. Cette fois, les garçons devaient être vaccinés au bout d’un doigt ! A voir l’effarante crédulité du peuple, je comprends qu’en 1832, l’on ait, à Paris, tué les médecins qu’on accusait d’empoisonner les puits et les sources pendant l’épidémie de choléra. (3 février, p. 416)

[Voir aussi, sur le même sujet, les articles sur Picard et Eekhoud"]

Sa période de convalescence terminée (voir l'article de décembre 1914), le Docteur reprend ses activités, soulagé par ailleurs que son hôpital ne soit pas touché par les nouvelles mesures allemandes :
Hier, l’hôpital de Saint-Gilles a été réquisitionné par les Allemands qui veulent y établir un hôpital de vénériennes. St Pierre n’avait pas de places suffisantes. Je suis ravi d’être déchargé de cette corvée, que du reste, je n’eusse pas acceptée. (14 février, p. 454)
L’occupation modifie d’ailleurs l’ensemble des services et Bayet ne peut se montrer que désolé de cet état de fait :
Je suis allé ce matin à l’Hôtel de Ville chercher le passeport nécessaire pour aller à Quiévrain. J’ai ressenti la même impression de tristesse et de colère que lorsque j’y fus la première fois au mois d’août. C’est un spectacle déprimant que de voir ces étrangers installés dans l’Hôtel de Ville qui incarne tant notre passé et toutes nos libertés. J’aimais peut-être mieux les y voir comme au mois d’août. C’était alors une horde qui venait de prendre violemment possession d’un château ; aujourd’hui, l’occupation est organisée, des bureaux fonctionnent, occupés par des Allemands et il faut passer par eux. (lundi 22 février, p.482-483)
Le 24 février, Bayet prend donc la direction de Quiévrain, et se rend compte des nouvelles réalités belges, au-delà de Bruxelles :
Je me suis embarqué à la gare de Forest. L’on voyage en 3è classe, dans des wagons réservés aux civils ("nur für Civilpersonen") ; dans d’autres wagons de 3è classe, les soldats et employés ("nur für Heeresangehörige") ; en 2è et en 1ère classe les officiers ("nur für Offiziere"). Le train va vers Mons, s’arrêtant à toutes les stations. Celles-ci sont occupées militairement et c’est un spectacle triste que de voir le chef de gare allemand […]. A la gare de Mons, toutes les inscriptions sont en allemand. Le décourageant spectacle ! Jusque Mons, le pays ne paraît pas avoir subi de dommage et n’était que, dans le pays industriel tout paraît arrêté, les charbonnages exceptés ; l’on ne remarquerait pas qu’on est en guerre. Si toutefois ! A chaque chemin, à chaque barrière de chemin de fer, à chaque pont, une sentinelle allemande de la Landsturm est placée, fusil au poing. A partir de Mons l’aspect change ; à Hornu, à Jemappes, les maisons sont dévastées, brûlées, éventrées par les obus. C’est le résultat de la lutte contre les Anglais. […] Après avoir vu ma malade, pauvre fillette de 17 ans que les émotions tuent, et avoir dîné chez le médecin de l’endroit, je repris la route de Bossu sur une carriole de boucher […] A Bossu, le train me conduisit à Mons et j’y passai une heure. […] La ville est comme je l’ai toujours connue, extérieurement. Mais dans les rues, personne ; pas une charrette, pas un chien ; de temps à autre une personne se promenant sans autre but que de tuer l’heure. De cette activité industrielle qui donnait à ces laides bâtisses une certaine signification, un symbolisme d’énergie, il ne reste rien ; c’est la coquille sans l’animal. C’est triste à périr. J’entre, pour attendre le train, dans un café ; il n’y a personne ; le patron nettoie mélancoliquement ses verres de lampe, dans un seau au milieu du café ; un soldat allemand entre, âgé, commun, il déboucle un ceinturon, fait tomber la neige qui paillette son manteau gris et dit une grosse plaisanterie. Il s’attable devant son verre de bière… Je quitte le café, cela m’irrite et m’attriste. Le patron continuait à laver ses verres et, servant le soldat attablé, un garçon sordide, mal lavé, avec une barbe de huit jours, porte à la boutonnière le portrait du roi… Cette confusion de tout, de l’occupation, de la revendication de nos droits de Belges, dans cette atmosphère triste de vie suspendue, c’est bien le spectacle et le symbole de notre pauvre pays. (24 février, p. 486-490)
Le retour à Bruxelles porte la marque de son amertume ; et le prolongement de la guerre exacerbe les ressentiments :
A ma rentrée à Bruxelles, j’entrais souper au Café de l’Espérance. Ici, j’eus une impression de dégoût et de colère. Des hommes jeunes se trouvaient devant les tables blanches ; ils étaient haut en couleur, riaient bruyamment devant le plaisir des nourritures offertes et du vin et je me demandais pourquoi ceux-ci n’étaient pas à leur devoir, tandis que les autres étaient dans les tranchées, exposés au froid et à la mort et je ne comprenais pas comment ils pouvaient rire et s’ébattre avec, dans leur âme, cette pensée qui devrait être pour eux un remords. Mais ils n’y songeaient pas, manifestement. Ils étaient épais d’aspect, le type du mauvais Belge. (24 février, p. 491-492).