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Nouvelle Eglise, 22 janvier 1915

Dans cette lettre de janvier 1915, que Louis Boumal adresse à son père depuis Nouvelle Eglise, dans le Pas de Calais, on voit que, malgré les épreuves, son sentiment patriotique ne fléchit pas, non moins que ses préoccupations à l’égard de ses proches, restés à Liège.

Nouvelle Église, 22 janvier 1915

Mon cher papa,

J’ai reçu ta lettre hier, à la soirée, dans mon corps de garde. Je commençais à désespérer de recevoir jamais de tes nouvelles. Enfin tout est bien. Je te trouve encore plein de courage et d’espérances patriotiques. Je te reconnais bien là. Peut-être toi aussi en recevant mes lettres et en lisant l’histoire de ma vie de soldat, te seras-tu dit de même : je reconnais là mon sang. Si j’ai courageusement défendu ma patrie jusqu’au bout de mes forces, c’est que tu m’as enseigné toujours l’amour du pays natal et de la liberté. Je suis fier d’être ton enfant.

A l’heure qu’il est, tu auras appris par Thérèse mon changement d’affectation. Voici quelques détails à ce sujet que tu voudras bien communiquer à ta fille. Etant caporal à l’infirmerie du dépôt, j’étais accablé d’une besogne qui passait mes forces mais que je remplissais avec enthousiasme.

Monseigneur le duc de Vendôme*, beau-frère de notre Roi, à qui j’avais été présenté tandis qu’il visitait mon infirmerie, décida de demander pour moi un congé de convalescence. Comme ces congés ne s’accordent pas dans notre armée, on décida de me verser au dépôt de mon régiment, où je remplis mon tout petit service de caporal. Cela m’ennuie considérablement parce qu’il me semble à présent que je suis devenu une chose inutile, une chose superflue.

Ma santé s’en trouve bien, sauf lorsque je suis dégradé, comme hier. Une nuit sans sommeil bouleverse tout mon organisme malade et me replonge jusqu’au cou dans les misères : toux, battements de coeur, pointes au poumon, etc. etc.

Voilà la vie un peu ridicule que je mène et comme cela peut durer jusqu’au bout de la guerre, juge si cela me contrarie. Enfin ! C’est toi qui as raison : courage ! [...]

J’ai su par Thérèse qui chaque fois m’a écrit en ton nom comme du sien, que tu avais été fort bon pour elle et que tu avais remis à Marie-José un joli médaillon du Sacré Coeur. Je savais bien que tu agirais ainsi. J’avais ta parole et puis, je connais mon père. Merci de tout coeur. J’ai été fort heureux d’apprendre aussi que la vieille tante d’Elise était chez nous. Tu as bien fait. Garde-la avec soin. La guerre est dure aux vieilles personnes. J’ai vu cela ! J’ai vu cela ! [...]

Prends courage aussi, papa ! Les beaux jours reviendront ! Il me peine de savoir que tu t’es appauvri. Mais si tu connaissais ma vie ! J’en ai caché la vraie face à Thérèse pour ne pas l’alarmer. D’ailleurs, je n’ai pas à la décrire. Il faut souffrir en silence quand la Patrie a besoin de toutes ses ressources pour la lutte.

Allons ! Je me sauve ! Dieux vous garde tous ! Le bonjour à Elise et à sa tante. Pour toi mes meilleurs baisers.

Louis
Caporal du dépôt régimentaire du 5e de ligne. Nouvelle Église (Pas de Calais)


* Emmanuel d'Orléans, duc de Vendôme, est l’époux de la princesse Henriette de Belgique, soeur du roi Albert Ier. Pendant la guerre, le couple rend fréquemment visite aux souverains belges à La Panne et s’implique dans l’aide à la population, notamment à travers des oeuvres de charité.