Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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C’étaient les soldats de l’Empereur qui saluaient la naissance de l’année 1915

Dans ses Mémoires, commencés en août 1946 et demeurés inédits, l’écrivain et plasticien Jean de Boschère (1878-1953) déplore la perte du journal qu’il tint pendant les cinq premiers mois de l’occupation, consignant les longs jours vécus à Bruxelles entre souffrances morales et difficultés matérielles. Comme un certain nombre de ses compatriotes, l’écrivain envisage donc de "s’évader de Belgique" avec son épouse, en empruntant, via Anvers, puis la Hollande, le chemin de l’Angleterre.
Je sus bientôt que la sortie de la ville fortifiée d’Anvers, puis le passage de la frontière, étaient les moments les plus terribles de l’évasion projetée. Le Dr. Rouffart et le père de S. [Sidonie, le sobriquet de sa femme dans les Mémoires] me procurèrent des papiers, pleins de mensonges et qui m’inspiraient peu confiance. Pourtant, nous partîmes. Une maison sans fenêtre nous abrita une nuit à Anvers. Je vis un premier Zeppelin, passant éclairé au-dessus de la rue, si près des toits qu’il ressemblait à une troisième façade recouvrant les deux côtés de la rue comme un couvercle. Dans la maison en ruine, un violon restait accroché au mur, à côté d’une banderole où une main de jeune fille avait tracé, en hautes lettres : "De la musique avant toute chose" [...].
Hasard du calendrier, la liesse insolente de l’occupant au soir de la Saint-Sylvestre protège les fugitifs.
A minuit, des coups de fusils partirent dans tous les quartiers de la ville. Nous crûmes à une attaque. C’étaient les soldats de l’Empereur qui saluaient avec ces feux la naissance de l’année 1915. Que nous fussions au milieu de la nuit du premier janvier, nous favorisa d’une sorte de protection inattendue. Les porte-fusils avaient beaucoup bu dans les caves de la riche ville. Grâce à cette ivresse presque générale, la sentinelle qui examina notre voiture fermée lui permit le passage du pont des fortifications. Elle s’approcha, barra la route obscure. Le cocher lui présenta un sauf-conduit déjà périmé en assurant qu’il se rendait à tel château, pour ramener en ville des citoyens qui réveillonnaient. Remettant le document au cocher, la sentinelle s’approcha de la vitre de la voiture pour vérifier l’assertion de l’homme. Une grosse couche de brouillard nocturne nous protégeait de son regard. Il ne fit pas d’autre effort.
Le premier danger était écarté. Il n’était pas anodin.
Sous la selle du cheval, en deux paquets, enveloppés de papier souillé, le cocher m’avait permis d’attacher mon manuscrit, ce journal qui eût pu me procurer un peu d’argent en Angleterre. Le cocher devait, en cas de péril, couper les cordes qui attachaient les paquets au harnais, et les abandonner sur la route.
Les difficultés se corsent aux abords de la frontière. Cachés dans une auberge "débordant d’officiers allemands", les voyageurs reçoivent pour guide un "jeune et vigoureux contrebandier".
Il fut convenu de quelques signes entre nous, puis il partit, nous devançant d’une centaine de mètres. La vue d’une sentinelle allemande nous couchait dans les buissons ou les ornières. Près de l’endroit choisi pour passer sous les barbelés, barrage établi à cinquante mètres environ de la frontière, il y avait trois petits pins rabougris. Les fils étant chargés d’un courant électrique, il fallut ramper à plat ventre sous le barrage. Ensuite, une plaine de sable blanc nous séparait encore de notre but, une cambuse construite sur la frontière. La plus émouvante demi-heure vint pendant ce trajet. Soudain, immobile, nous aperçûmes un shako [?] noir et une grande capote sombre. Notre guide, pour diminuer notre groupe, était resté près des pins. S. poussa un cri et s’évanouit de terreur.
L’alerte, par bonheur, est sans objet : la sentinelle est hollandaise et conduit les réfugiés au poste frontalier.
Le chef du poste, un sculpteur, reconnut mon nom, qu’il avait lu sur mes livres d’histoire de l’art etc. Il nous fit accompagner jusqu’à une auberge pleine de soldats et deux ou trois fuyards comme nous. Après une nuit, sonnante de pas et des bidons de fraudeurs de pétrole, nous retournâmes à la cambuse. C’était l’aube. Au loin, arrivait notre braconnier, poussant une brouette chargée de sacs de pommes de terre. Ceux-ci contenaient nos valises qui passèrent, sous cet aspect, devant les sentinelles allemandes.
A Berg[en]-op-Zoom, débordante de réfugiés, un Comité de secours « peut-être plus nombreux que les fuyards » s’était constitué dès la première heure. Ayant quitté Anvers, le poète Max Elskamp, ami de Boschère, y oeuvrait activement.
Malgré les soins d’Elskamp, que je trouvai dans ce comité et installé, avec le fidèle Victor, dans une jolie petite maison de briques rouges, nous dûmes loger une nuit dans la ville. On nous donna une chambrette dans une maison de bois, un peu plus grande qu’un wagon de chemin de fer. Les lits étaient des caisses que l’on fermait à l’aide d’un panneau à coulisse, pendant la nuit. Je me souviens que c’est pendant la nuit que nous rejoignîmes un port de mer, pour nous embarquer.
Si la traversée est cauchemardesque, ponctuée par les récits des naufrages quotidiens de navires coulés par les sous-marins allemands, l’arrivée à Londres et l’installation provisoire chez un membre peu amène de sa belle-famille réservent à Boschère d’autres déconvenues. Les hostilités, cette fois, sont domestiques.
Aussi, à la première heure, le lendemain, me précipitai-je, muni d’un plan de la ville, à la recherche des amis avec lesquels j’avais correspondu avant la guerre. [...] Le manque d’argent m’obligea de circuler toute une journée dans le vaste Londres, à pied, sans, d’ailleurs, trouver ceux que je cherchais. La Poetry Bookshop [NDLR : la mémorable librairie d’Harold Munro, rendez-vous des poètes imagistes] devait, pensais-je le lendemain, me procurer des adresses moins vagues [...] Le troisième jour, je trouvai, le soir, dans la fumée et dans le bruit, une réunion de poètes et d’écrivains. Un Russe, notamment, Cournos, juif américano-russe, avec qui je conversai par signes. Lui ignorait le français comme moi j’ignorais le russe. Mais je ne trouvai pas Flint, que j’étais venu chercher. Ce ne fut que quelques jours plus tard, que je rencontrai Flint, Aldington, Fletcher, Uxley [sic] et ceux qui allaient avec moi devenir les Imagistes.

Les premières lignes de la tumultueuse carrière londonienne de Jean de Boschère venaient d’être écrites. On sourira des leurres d’une mémoire parfois cavalière (l’anthologie Des Imagistes coordonnée par Ezra Pound date de février 1914) en attendant que nous en soit contée la suite...


Extrait des Mémoires inédits de Jean de Boschère
(dont le manuscrit autographe et une copie dactylographiée sont conservés dans le Fonds Jean de Boschère sous les cotes respectives de ML 00786/0001, ML 00786/0002 et ML 00787)