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L’on entend parler de gens fusillés […] sans ce sursaut d’indignation qui nous soulevait au début

L'année 1915 s'ouvre sur la création de nouveaux outils de la censure allemande en Belgique. Si l'organisation de la censure se trouve renforcée, la répression des clandestins suit la même voie. Les sanctions, que seuls les vendeurs risquaient jusque-là, valent maintenant aussi pour les lecteurs. Le seul fait de se trouver avec un journal clandestin est désormais passible d'un jour à trois ans de prison, en plus d'une amende de 3000 marks.

Outre ces changements officiels, il est certain que le rapport à l'information pour le lectorat lui aussi se modifie. Au-delà des nouvelles contingences de la censure, la durée de la guerre entraîne, pour les Bruxellois une certaine monotonie. Le docteur Adrien Bayet écrit dans son journal :

L’écho des atrocités commises nous a soulevés au début ; nous en avons été à la fois indignés et profondément malheureux. Mais aujourd’hui, l’on entend parler de gens fusillés, sinon avec indifférence (ce serait monstrueux), mais sans ce sursaut d’indignation qui nous soulevait au début. Il semble que l’on [s’]y soit fait, que les nerfs se soient habitués à ces nouvelles de dévastation et de carnage, que nous nous soyons "isotonisés" [sic] à cette situation nouvelle. Quand le Titanic sombra, ce fut dans le monde entier un cri d’horreur et de pitié ; hier, le Blucher a péri avec 600 hommes et l’on accepte cette hécatombe comme une nécessité de la guerre, et les ennemis des Allemands l’accueillent comme un motif de joie.
(26 janvier 1915, p. 393)
De même, les débats ne sont plus aussi passionnés :
Dans les cafés, l’attitude des gens est beaucoup moins excitée qu’auparavant. Il est certain qu’une fois réunis, l’on ne parle que de la situation. Mais ce ne sont plus les discussions "d’état major" sur les grandes opérations. On a tout dit, tout discuté ; ce point paraît réglé.
(13 janvier 1915, p. 358)

L'optimisme reste de mise malgré tout. De l'étude de la presse censurée, des journaux clandestins et de ses relations, tout fait converger Bayet vers la promesse d'une victoire "avant que des mois [ne] se soient écoulés" (11 janvier 1915, p. 351-352).

Tout d'abord, il note une nouvelle inclinaison des communiqués allemands : le désir de contredire les communiqués français, jusqu'aux plus modestes d'entre eux. Plus important encore peut-être, au-delà des réponses données par la propagande, la manière dont elle se dit :
Ce qui de plus est caractéristique c’est le ton de certains articles allemands. J’ai noté un certain nombre dans lesquels on sent, non plus les mots vainqueurs d’antan, mais des mots prêchant la patience, la résistance, l’esprit de sacrifice.
(12 janvier 1915, p. 355)
La propagande ennemie est donc soumise à minutieuse analyse de sa part. Cet état d'esprit est d'autant plus fort lorsque la source vient de l'étranger, et à plus forte raison lorsqu'elle est proche des instances gouvernementales belges :
Hier, dînant avec un Suisse qui rentre du Havre et qui a eu une conversation avec Paul Hymans [NDLR : homme politique belge, qui, en 1915, devient ministre plénipotentiaire à Londres], celui-ci aurait dit que si le gouvernement belge rentrait à Bruxelles vers octobre, l’on pouvait être satisfait.
(21 janvier 1915, p. 374)

L'espoir d'un dénouement prochain est donc toujours d'actualité, même si dans cet extrait précis, l'échéance d'octobre 1915 leur paraît encore longue. On est donc encore loin de pouvoir s'imaginer la durée réelle de la guerre, mais il est désormais clair qu'elle ne se terminera pas aussi rapidement qu'on l'avait espéré dans les premiers temps.

Dans cette optique, la lutte qui continue dans le Nord de la France est absolument déterminante. La bataille qui se déroule à Crouy est une lourde défaite pour les troupes françaises. Le 14, elle se solde par la retraite française, fixant les lignes ennemies dans la région pour les deux années à venir.

C'est quelques jours plus tard que Bayet fait mention de cette bataille. Il en prend connaissance à travers les communiqués allemands qu'il trouve dans La Belgique. A leur lecture, il s'étonne que "les Allemands ne chantent pas trop haut victoire pour le succès de Soissons" (19 janvier 1915, p. 371). La victoire allemande ne fait donc pas de doute, mais l'intérêt est pour lui de se rendre compte de l'importance ou non de celle-ci. Le lendemain, il peut se procurer Le Figaro. Ce jour-là, le succès allemand est loué de manière beaucoup plus affirmative que la veille, et les communiqués français ne font que le réduire à peu de choses. Bayet se rend compte de la défaite française :
Il faut cependant pour être juste, noter que l’impression est légèrement favorable aux Allemands. (20 janvier 1915, p. 373)