Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Bonjour Noël !

Décédé des suites de la grippe espagnole quelques semaines à peine avant l'Armistice de 1918, l’écrivain Louis Boumal (Liège, 1890 - Bruges, 1918) témoigne dans plusieurs de ses écrits de cette guerre qu'il n'a jamais gagnée.

Quatre ans durant, il va coucher sur le papier les mots qui rendent compte de cette expérience extrême et ultime, de son ressenti et de ce que le contact quotidien avec l'horreur éveille en lui.

Parmi ces écrits de guerre se trouvent plusieurs poèmes, dont celui reproduit ci-dessous, que Boumal inclut dans son troisième carnet de campagne, en date du 24 décembre 1914.

Dans la solitude du soldat, il se souvient des Noëls passés et dit :

J’ai beau me remémorer, je ne trouve en moi que des Noëls tristes, assis auprès du feu dans ma chambre d’étudiant pleine de livres. Je cessais le travail à minuit juste pour dire une prière et gagner mon lit.
II y avait des airs de cloches dans le ciel et je m’endormais à cette bonne musique-là. Ce Noël-ci est plus triste encore. II me visite dans l’exil et la douleur en même temps que dans la solitude. Pourtant Dieu a permis que je reçusse, précisément ce soir, une lettre de mon père datée du 7. Voilà ma Noël de la Providence qui veille sur moi. Thérèse n’est pas délivrée encore, mais tout va bien chez elle comme à la maison. Merci, mon Dieu !
J’ai décidé une escapade cette nuit. Je m’habillerai en bourgeois avec une défroque du garde champêtre et puis je retournerai à Nouvelle Eglise avec ce brave homme chanter la messe de minuit. Quelle surprise pour mes amis. De là je m’en irai à St Folquin pour la messe de 5 h 1/2.
Retour à l’aube pour la distribution du café et du pain, car je suis caporal de jour.
Quelle vie !
J’ai risqué mon oeuvre posthume n° 3 avant de partir.

Bonjour, Noël ! Te voilà bien !
Si crotté qu’on dirait un chien
Plein de misère et de catarrhes.
Tu vas et viens d’un pas boiteux
Sous la calotte de nos cieux
Par des sentiers bordés de mares.
As-tu reçu quelque schrapnel,
Toi qu’on disait bonhomme et tel
Qu’un deuil d’oiseau te faisait peine ?
Viens près du feu, si tu es las :
A ton âge on est court d’haleine.
(Si nos canons en étaient là !)
Que dis-tu de la marmelade
Qu’on fait aujourd’hui des humains ?
Tu perdais ton temps, camarade,
Lorsque tu nous tendis les mains.
Tu restes là sans rien me dire
Avec ton pauvre air de bon Dieu
Qui regarde au loin, dans un lieu
Qu’on ne pourrait jamais décrire.
Vois-tu l’autre ciel étoilé ?
Les ans défunts ? Ta vieille étable ?
Regarde, il faut te consoler,
Mon lit n’est pas plus confortable !
Il est de paille et de chagrin ;
La douleur s’y est déjà mise
Et le chœur des noirs chérubins
Lui module un air à sa guise.
C’est pas tout ça ? Quoi ? Du café ?
Du tabac ? du pain ? Des galettes ?
Mon Dieu, que t’en aurais bouffé,
Si t’étais chez moi, des « bouquettes » !

Noël alors m’a répondu :
Du ciel blond je suis descendu
Pour rallumer ton espérance,
Te montrer que je ne meurs pas
D’un schrapnel ou d’un galetas,
Ni d’un pain dont l’odeur est rance :
Noël est éternel aussi
Jette ton triste et vain souci !
Il viendra des Noëls sans nombre
Quand tu ne seras plus qu’une ombre.
Porte plus haut tous tes espoirs.
La douleur danse ici sa ronde ;
Mais la joie règne sur les soirs
Du ciel que je promis au monde.

— Tout à coup Noël a bâillé
Tant que je me suis réveillé,
En faisant une triste lippe.
Le feu mourait. J’étais gelé.
Le rêve s’était envolé.
Alors j’ai rallumé ma pipe.