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Les modes ne donnent plus rien... Il est vrai que pour nous rattraper, nous avons les crêpes !

Bayet récupère ces forces suite à son opération. Il ne quittera l’Institut que le 12 décembre. Jusque-là, il n’a pour seule distraction que la lecture des différents journaux qu’il peut recevoir, comme La Belgique, ou le Nieuwe Rotterdamsche Courant, quand ils ne sont pas saisis par la censure.

Le moral en cette fin d’année est au plus bas et il est difficile de penser à autre chose tant toutes les festivités sont entachées de la présence allemande. À la Saint-Nicolas, Bayet regrette que :
pour la première fois depuis 14 ans, [il] n’assiste pas à cette fête à l’hôpital. Aussi bien sera-t-elle triste ! Les fonds que recueillaient les journaux sont consacrés à secourir les pauvres, à donner des vêtements. Et j’ai donné seulement une quarantaine de francs pour que les petits aient tout de même un jouet. Pour les autres enfants, ceux de la Bourgeoisie, j’estime qu’il vaut mieux ne rien leur donner. Il est bon que leur petite imagination soit frappée et que l’année terrible que nous traversons soit pour eux celle où Saint Nicolas n’a pas passé. (p.267)
Petit à petit, il reprend ses consultations pour penser à autre chose. Mais là aussi, l’horrible actualité le rattrape :
Un malade se présentant chez moi, comme nous parlions de la guerre et des difficultés de la vie. Je lui demandai incidemment qu’elle était sa profession. Il me répondit qu’il voyageait pour les modes. Et comme je lui disais que par le temps qui court, cet article devait souffrir, : C’est vrai, me répondit-il, les modes ne donnent plus rien… Il est vrai que pour nous rattraper, nous avons les crêpes ! Il le disait sans malice, tout simplement, mais c’était sinistre. (p.310)
De plus les affaires ont du mal à reprendre en ces temps difficiles :
Rien ne me rappelle chez moi ; ma clientèle est à vau l’eau… A part quelques cas graves, l’on ne se décide guère à aller chez un spécialiste. Tout le monde est ruiné.
Bayet perçoit tout de même deux types de comportement face à cette adversité :
les gens consciencieux évitent de faire une dépense qu’ils devront payer ; les autres, ceux qui sont décidés à ne rien payer, viennent tout de même. L’on a pas assez de continuité dans les idées pour être malade et suivre un traitement ; pour le médecin, il est trop distrait par les péripéties du drame qui se passe sous ses yeux pour traiter convenablement un malade. (p.270-271)

Le 11 décembre, soit la veille de son départ de l’Institut, il peut se procurer le Times du 9 décembre. Il peut y lire le détail des opérations militaires en Flandre du mois d’octobre. L’impression produite sur lui est telle qu’en plus de recopier l’intégralité du récit, il dessine le croquis de ce qu’il nomme la "défense de l’Yser" (v. ci-contre).

Fort inactif, Bayet se concentre ce mois-ci sur les nouvelles de l’étranger. Et c’est l’écho des évènements qui se déroulent en Italie, et qui paraissent décisifs, qui retiennent le plus son attention. Même s’il ne semble pas avoir pris connaissance du discours de Maeterlinck, et donc des efforts belges pour faire sortir le pays de sa neutralité, la promesse d’une entrée en guerre du côté des Alliés nourrit tous ses espoirs. Espoirs qui permettent d’oublier le lourd quotidien, où même son anniversaire, le 23 décembre, est moins l’occasion d’une célébration que le rappel de son impuissance :
Jamais je n’ai regretté de ne plus être jeune. Jusqu’ici j’acceptais la vie comme un fait, et jamais je n’avais eu, vers le passé, ces regards d’envie que beaucoup d’hommes lui jettent. Mais, cette année, je voudrais être plus jeune ; je voudrais pouvoir prendre un fusil, veiller dans les tranchées, être directement utile à la défense de mon pays. Je suis trop vieux pour cela ; je me sens perclus, à la merci de n’importe quelle circonstance et je ne serais qu’une gêne.(p.321)