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Petit à petit, on serre les écrous

La lecture du Journal tenu par Edmond Picard depuis le 4 août 1914 révèle, pour le mois de décembre 1914, une forme d’installation dans la guerre.

Les fronts stagnent, on le sait, les nouvelles ne parviennent plus qu’au compte goutte et leur véracité est systématiquement questionnée par l’avocat bruxellois, qui n’accorde par ailleurs que peu de crédit aux rumeurs et autres ragots.

De moins en moins fournis et détaillés sont, en outre, les commentaires que l’observation de la vie quotidienne en Belgique occupée lui inspire ; preuve s’il en est de ce sentiment que l’état de guerre a pris possession de la vie de Belges, qui s’accommodent comme ils le peuvent.

Quelques éléments, cependant, méritent d’être épinglés, où l’on retrouve l’esprit critique et une forme de clairvoyance à laquelle Picard nous a accoutumés. En date du 1er décembre 1914, l’auteur rend compte de la relève du gouverneur général allemand en Belgique : Von der Golz cède en effet sa place au baron Von Bissing.

Le surlendemain, parmi diverses considérations sur les informations relatives aux fronts – informations partielles, partiales et parfois futiles – Picard évoque Ypres :
Ypres n’est plus. Les Teutons démolisseurs ont achevé sa ruine. Des calamités s’ajoutent à nos calamités. Ypres a achevé sa destinée historique, Ypres illustre par son passé glorieux et par ses beautés présentes. La noble cité ravagée augmente d’un souvenir cruel la liste des cités disparues et des abominations commises, en tous les temps, par les barbares. L’enfer est déserté, car tous les diables sont ici. (p. 340)
L’avocat bruxellois évoque aussi le quotidien dans la capitale et, en particulier, les questions liées à l’alimentation :
Il y a déjà beaucoup de jours que les bruxellois sont au régime du pain noir, mettons pain bis, assez mal trituré par nos boulangers, quelque peu gluant, fait avec de la farine des secours arrivant d’Amériques. Quelle farine ! Les aliments ne manquent pas, mais un régime frugal continue à s’imposer. On s’y est fait sans récrimination. Comme au beau temps de notre prospérité nous mangions trop, on se porte mieux. (4/12/2014, p. 341-342)
D’autres types de privations rythment le quotidien :
Plus de circulation de la monnaie, plus de circulation des personnes, plus de circulation des produits, de même plus de circulation de la pensée car la poste est réduite au minimum et il n’y a que des embryons de journaux soumis à la censure ; à peine peut-on parler : il convient de "tenir sa langue" en public ; les espions et les délateurs foisonnent. (4/12/1914, p. 342)
Pour la première fois depuis le début de l’écriture de ce journal, Picard évoque le Congo. Il s’étonne du manque d’informations concernant les combats qui s’y dérouleraient et soupçonne une certaine apathie :
Pourtant, sauf quelques échauffourées aux frontières, on n’y fait rien qui vaille. Les volontaires pour aller là-bas ne manqueraient point parmi nos troupes encore en armes. Ce serait une belle campagne pour augmenter la gloire belge et préparer des gages, "des valeurs d’échange", quand on discutera la paix. Ils nous ont pris notre territoire national, prenons-leur ce que nous pouvons de leurs colonies. Plus tard on se fera des restitutions. (5/12/1914, p. 345)

Picard avait presque vu juste !

Comme l’avait fait Georges Eekhoud le mois précédent, Picard se met à juger sévèrement ceux de ses compatriotes qui ont choisi l’exil.
Que les pauvres diables ravagés et ruinés aient fui à l’étranger et, n’ayant plus rien, y restent, secourus par une hospitalière fraternité internationale, c’est légitime. Mais que les "argentés" qui, sans mission politique ou civique, ont décampé dès les premiers dangers, et parce qu’ils étaient effrayés de ces dangers y demeurent, confortablement et rassurés contre les périls futurs, sans partager les durs ennuis de l’oppression qui pèse sur nous, ce n’est pas justifiable. C’était déjà grave de fuir la Patrie : nous lui devons notre présence dans ses malheurs comme dans sa prospérité. Il est né chez nous, depuis la guerre, un universel devoir d’entre-aide sociale, matériel et moral. Ces exilés volontaires s’y soustraient par une villégiature égoïste. Que seraient le pays si tous ceux qui en ont les moyens et le désir de partir avaient fait comme eux ? […] Il y aura, sur ce chapitre, plus d’un compte à régler plus tard. (5/12/1914, p. 347-348)

Les 8 décembre, il déplore la prise de Lodz par les troupes allemandes, cette "grosse cité industrielle, sale et fumeuse, surpeuplée, une sorte de Manchester plus abominablement exploiteur de chair ouvrière." (p. 352)

Picard parle également de la propagande guerrière :
J’ai sous les yeux une affiche qui est, dit-on, collée partout en Allemagne, célébrant la gloire du mortier monstre de quarante-deux centimètres ; on y exhibe en grandeur naturelle l’obus qu’on insère dans son tube d’environ vingt et un mètres de long, d’où il sort en ouragan pour un parcours possible de quarante quatre kilomètres […] On a donné au Léviathan le nom de Madame Krupp, Bertha, en y ajoutant l’épithète, "la bouillante". Nos soldats l’appellent : "l’infernale pondeuse". Sur l’image de ce projectile et probablement sur lui-même se voit pompeusement l’aigle impérial, déployant les ailes comme si c’était lui qui l’emportait dans les espaces. (10/12/14, p. 357)
L’avocat et sénateur socialiste s’emporte lorsqu’il aborde les responsabilités des uns et des autres dans le conflit ; personne n’échappe aux critiques :
Nous demeurons stagnants dans le marasme et une incertitude bourbeuse. En nos âmes remontent les colères contre les imbéciles criminels qui, par leur politique mesquinement aveugle, leur basse politique de village, nous ont acculés au choix entre la ruine et la honte. Heureusement, nous avons préféré la ruine. Voilà ce que c’est d’avoir systématiquement livré les destinées du pays à la cohue des médiocres, des financiers, des idéologues infestés d’illusions humanitaires. En quelques semaines, l’acquit magnifique d’environ un siècle d’efforts par la masse laborieuse et saine de la Nation, est détruit, faute d’avoir consenti à payer "la prime d’assurance" d’un budget militaire efficace. Il vient des envies de lapider ces farceurs. J’ai une Belgique dans le coeur. (11/12/14, p. 358)

Il vaticine : "Cette guerre apocalyptique va vraisemblablement changer l’Histoire du Monde ; l’Humanité va fonctionner sur nouveaux frais." (11/12/14, p. 359-360)

Ce passage concernant son intention d’écriture est particulièrement éclairant quant à ses motivations et la valeur qu’il donne à son Journal. On y perçoit aussi des doutes quant à la validité et l’intérêt de son témoignage :
Est-ce que ce Journal vaut (non pas comme oeuvre littéraire : je ne pense même pas à ce mérite des jours tranquilles) mais comme chronique pour l’historien, et surtout comme excitant de l’amour de la Patrie ? Est-ce que cette vertu réside quelque peu dans le récit des impressions fugitives que font les événements, impressions qui s’évanouissent à jamais si on ne les notait pas sur l’heure ? […] Y a-t-il là plus qu’un mémorandum banal ? Le tableau sincèrement dessiné de mes émotions quotidiennes recèle-t-il quelque pathétisme ? A défaut des actions plus vaillantes qui ne sont plus de mon grand âge, est-ce un emploi valable de mon oisiveté forcée et de ma verdeur non éteinte ? Je ne m’en rends pas compte et vais cheminant à l’aveuglette, instinctivement avec une naïve confiance. (12/12/14, p. 362-363)
Le 15 décembre, Picard fête son anniversaire, le premier en temps de guerre et cette perspective lui inspire les mots suivants :
Je commence aujourd’hui ma soixante-dix-neuvième année. En 1836, rue des Minimes, en face de l’église Saint-Etienne, au coin de la ruelle dévalante du "Temple", au premier étage d’une maison encore debout, ma jeune Mère, ma mère charmante, flamande de pur sang, toute sa vie douce, grave, dévouée, résignée, mettait au monde l’enfant qui devait devenir le vieil homme que je suis. Dit tijd is lang voorbij ! Le voici vieillard qui, dans son atelier de travail, solitaire et soucieux, devant ce fantôme auguste, médite sur son long passé et sur son court avenir ; et pense moins au bien qu’il a pu accomplir, qu’aux fautes qu’il a commises, surtout à l’égard des êtres chers, à jamais disparus dans l’Irréparable. Et parmi ces souvenirs tristes, ennoblis par la grande idée de la mort, pour lesquels il voudrait entendre leurs voix éteintes accorder le pardon, surgit, à peine consolante, la pensée qu’eux, du moins, ne voient pas nos calamités présentes et ne souffrent pas de nos inquiétudes pour ceux qui nous restent et pour la Patrie affreusement blessée ! (p. 370)
Parmi les considérations dont Picard fait l’exposé, se trouve la question des voix allemandes discordantes. Ainsi cite-t-il, après Karl Liebknecht,
Hans Wehlberg, pacifiste connu, qui pour ce motif s’est retiré de la rédaction du "Zeitschrift für Völkerrecht". […] Dans sa lettre de démission, il dit entre autres choses : "En ce qui regarde la violation de la neutralité belge et de plusieurs autres questions, j’aurais désiré qu’on me réservât dans la Revue, une place où je puisse exprimer mon opinion. Vous me l’avez refusée. J’aurais voulu qu’une place fût réservée aux deux opinions. Mais il me parait impossible de n’en exposer qu’une." (18/12/14, p. 377-378)
Picard se console :
Ca rompt l’impression de vivre à côté d’une maison de fous qui n’entendent plus le bien et le mal comme le reste du monde. Et puis, ça délimite les responsabilités. Cela fait comprendre quelque chose - peu de choses, mais c’est déjà ça - à l’état de l’Allemagne et à ses mentalités qu’on a asservies en les éblouissant. Il leur faudra longtemps pour se dégriser. […] Ils ne savaient pas qu’ils avaient un empereur absolu. Ils se croyaient libres. On endormait leur sens critique. Heureusement que les rages du Kaiser les réveillent. Je crois que j’ai encore plus besoin de voir les Allemands convaincus que vaincus. (18/12/14, p. 378)

Le 20 décembre, Picard reproduit en intégralité le discours que Maurice Maeterlinck prononça à Milan, "parvenu […] ici en contrebande" (p. 380)

Comme à tout malheur, quelque chose est bon, Picard se console et dédramatise :
Il semble que tout le monde s’habitue à une passivité résignée. La plainte : Ca sera long ! se généralise. Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Les moeurs se sont étonnamment simplifiées. On revient, mutadis mutandis, à la vie calme et incolore du temps de Marie-Thérèse. Toute trépidation de plaisirs ou d’affaires a disparu. Il y a quelque bien dans cette tempérance forcée. Nous abusions de la bombance, de la bamboche, de la spéculation carottière. Certes la leçon qui nous est infligée dépasse l’indispensable et cingle nombre d’innocents, mais la leçon est salutaire. Quitte à recommencer nos farces dès que reparaîtra le soleil. (21/12/14, p. 384)
Jour triste qui devrait être serein. Vieille fête humaine qui, pour moi, se lève funèbre, à cause des vies disparues, à cause des illusions évanouies. J’ai vu véhiculer dans nos rues des sapins destinés aux arbres symboliques enverdurant, suivant la coutume, le minuit de la nuit fameuse. Il y eut donc des gens qui firent réveillon ! Mes compatriotes, pour dispenser quelque gaité aux pauvres. Nos ennemis pour faire surgir des souvenirs de la lointaine patrie. Soit ! Jamais les âmes ne sont complètement opprimées. (25/12/14, p. 394)
Picard ironise amèrement sur l’idée de statu quo du front :
Rien de plus. Rien de moins. L’oscillation habituelle. […] Un peu en avant. Un peu en arrière. Ôte-toi de là que je m’y mette. Retire-toi que je m’y remette. Le tout avec quelques bons massacres. Puisqu’il en est ainsi, il convient de gémir. (28/12/14, p.401)
Ce même jour, il annonce que
Le gouverneur de Bruxelles vient d’ordonner aux commissaires de police de l’agglomération d’interdire sur la voie publique la vente de rosettes aux couleurs belges, des portraits des souverains belges et de tout insigne similaire. Petit à petit, on serre les écrous, tout en proclamant "qu’on ne veut pas porter atteinte à nos sentiments patriotiques." (p. 402-403)
Dans le flux des informations relatives au présent, soit à la guerre, revient à l’esprit de Picard le souvenir de
L’Angleterre, il y a deux ans à peine, convoitant notre Congo et menant contre nous une campagne féroce de mensonges perfides, nous représentant comme un peuple barbare et cruel, tyrannisant les noirs, les exploitant, leur coupant les mains. (30/12/14, p. 409)