Archives et Musée
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Pro Patria

La violation de la neutralité belge par les Allemands fut pour Maurice Maeterlinck un terrible choc moral. L’auteur de L’oiseau bleu était pacifiste et grand admirateur du pays de Goethe où il avait pu compter sur une audience zélée et enthousiaste.

S’il ne fut pas permis à Maeterlinck de pouvoir servir dans l’armée, il était déjà âgé 52 ans au commencement du conflit, l’auteur fut par contre encouragé à mettre sa plume au service de la patrie.

C’est ce qu’il fit dès septembre 1914 en écrivant des articles et en donnant des conférences, malgré son aversion de parler en public. Ces articles et discours furent rassemblés dans le recueil Les débris de la guerre. Un extrait de l’avant-propos traduit à lui seul l’état d’esprit de son auteur :

J'ai aimé l'Allemagne, j'y comptais des amis qui maintenant, morts ou vivants, sont pour moi dans la tombe. Je l'ai crue grande, honnête et généreuse et elle me fut toujours hospitalière et bienveillante. Mais il y a des crimes qui anéantissent le passé et ferment l'avenir.
Publié dans Les débris de la guerre, "Pro Patria - 1" reprend le discours que Maeterlinck prononça au profit des réfugiés belges à Milan, le 2 décembre 1914, non pas à la Scala, comme souvent mentionné, mais dans une salle plus modeste, le Teatro dei Filodrammatici.

En compagnie des députés Jules Destrée (socialiste) et Georges Lorand (libéral), Maeterlinck entreprit une tournée transalpine dont le but ultime était de convaincre l’Italie - qui resta neutre jusqu’en mai 1915 - de rejoindre le camp de la Triple-Entente. Maeterlinck, prix Nobel de Littérature en 1911, profita de son énorme popularité auprès du public italien pour accomplir cette tâche.

Le discours fit sensation et fut publié en un premier temps dans Le Figaro du 2 décembre 1914. Il circula ensuite rapidement en Belgique, en témoignent les mentions faites par Georges Eekhoud et Edmond Picard dans leurs journaux respectifs. Trois thèmes sont abordés pour mobiliser l'opinion italienne : le courage et le sacrifice du peuple belge ; la défense de la civilisation latine ; la sauvegarde du patrimoine artistique et architectural.

Mais laissons la parole à Maurice Maeterlinck :

Je n’ai pas à rappeler ici les événements qui précipitèrent la Belgique dans l’abîme de glorieuse détresse où elle se débat aujourd’hui. Elle est punie comme jamais peuple ne le fut, pour avoir fait son devoir comme jamais peuple ne le fit. Elle a sauvé le monde, tout en sachant qu’elle ne pouvait pas être sauvée. Elle l’a sauvé en se jetant en travers de la ruée barbare, en se laissant piétiner jusqu’à la mort, pour donner aux défenseurs de la justice le temps, non point de la secourir, car elle n’ignorait point qu’elle ne pouvait plus être secourue à temps, mais de rassembler les forces nécessaires pour arracher au plus grand péril qui l’ait menacée, la civilisation latine. […]

Le roi Albert et ses Belges […] n’ignoraient point qu’en barrant la route à l’envahisseur, ils sacrifiaient inévitablement leurs foyers, leurs femmes et leurs enfants. […] Il s’agit d’une résolution qu’il faut prendre et soutenir chaque matin, depuis près de quatre mois, au sein d’une détresse et d’un désastre qui croissent chaque jour. […]

J’ai vu un grand nombre de mes compatriotes réfugiés : les uns avaient été riches et avaient tout perdu ; les autres étaient pauvres avant la guerre et maintenant ne possédaient même plus ce que possède le plus pauvre. J’ai reçu un grand nombre de lettres venues de tous les coins de l’Europe où les exilés du devoir avaient cherché un instant de repos. J’y ai trouvé des plaintes trop naturelles, mais pas un reproche, pas un regret, pas une récrimination. […]

Ils ne sont pas résignés, car se résigner c’est renoncer et ne plus tendre son courage. Ils sont heureux et fiers dans leur détresse. […] Un souffle inattendu, venu des réserves secrètes de la race et des sommets du coeur humain, a passé tout à coup sur leur vie et leur a donné une seule âme formée de la même substance héroïque que celle de leur grand roi. […] Ils ont réellement, comme je l’ai dit et comme l’histoire l’établira quelque jour avec plus d’éloquence et plus d’autorité, sauvé la civilisation latine. […]

Vous n’ignorez pas […] que plus de la moitié de la Belgique est de souche germanique. Elle était donc, par ses affinités de race, mieux à même que quiconque de comprendre cette culture qu’on lui offrait, avec la théorie du déshonneur qui s’y trouvait incluse. Elle l’a si bien comprise, elle la connaît si bien, qu’elle l’a rejetée avec une horreur, un dégoût d’une violence sans égale, spontané, unanime, irrésistible, portant ainsi une sentence sans appel et donnant au monde une leçon péremptoire scellée de tout son sang.

Mais, maintenant, elle n’en peut plus. Elle est à bout, non point de courage, mais de force. […] Des milliers et des milliers de ses enfants sont morts, toute sa richesse est anéantie, presque tous ses souvenirs historiques qui faisaient son orgueil et sa joie, presque tous ses trésors artistiques qui comptaient parmi les plus beaux de ce monde, sont à jamais détruits. […] Il est certain qu’Anvers, Gand, Bruges et Bruxelles sont irrévocablement condamnés. […] Il suffira d’une étincelle pour faire d’une des plus authentiques merveilles de l’Europe un amas de décombres pareil à ceux d’Ypres, de Malines, de Louvain. […] Il est temps que cela finisse ! […]

Si nous poussons enfin un grand cri de détresse, nous qui sommes un peuple avant tout silencieux ; si nous nous adressons à la noble Italie, c’est qu’elle est aujourd’hui la seule puissance de l’Europe qui soit encore à même d’arrêter au bord du crime la bête déchaînée. Vous êtes prêts. Vous n’avez qu’à tendre la main pour nous sauver. Nous ne venons pas supplier pour nos vies ; elles ne comptent plus pour nous et nous en avons fait le sacrifice. Mais au nom des dernières beautés que nous ont laissées les barbares, nous venons implorer la terre de toutes les beautés. […]

Elle est aussi la terre de la justice et le berceau du droit qui n’est que la justice qui a pris conscience d’elle-même. A ce titre, elle nous doit justice. Elle se doit à elle-même d’arrêter la plus grande iniquité de l’histoire, car ne pas l’arrêter quand on peut, c’est presque y prendre part. C’est pour elle autant que pour la France que nous avons souffert. Elle est la source, elle est la mère de l’idéal pour lequel nous avons combattu et pour lequel combattent encore dans nos dernières tranchées les derniers soldats qui nous restent.