Archives et Musée
de la Littérature
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O patriotisme que de crimes… littéraires se commettent en ton nom !

En ce mois de décembre, la vie a repris son cours, malgré les aléas de la guerre et l’hiver qui s’installe. Georges Eekhoud est très occupé par ses cours et conférences sur la littérature dont la préparation tient une large place dans son journal. Il a peu à dire
sur la situation d’attente et d’accalmie qui se prolonge voilà des semaines. (30 décembre, p. 108)

Ce n’est qu’au début des vacances de Noël qu’il consacre à nouveau du temps à noter ses réflexions et ressentis sur l’évolution du conflit, à commenter ses lectures ou à relater visites et invitations...

Le 24 décembre, il recopie tout le texte de la conférence que Maeterlinck
devait faire à Milan mais qu’il n’a été autorisé qu’à publier dans un journal (du moins à ce que me dit Giraud que j’ai vu hier) (24 décembre, p. 88)

en y ajoutant quelques réflexions personnelles.

Il révèle certains événements survenus à des proches ou à des connaissances et se prononce sur l’un ou l’autre fait public :
Par ce que les Boches font de notre beau Parc de Bruxelles on peut se faire une idée des "embellissements" qu’ils réserveraient à la capitale, si le destin nous les imposait définitivement comme maîtres. Ils convertissent l’allée principale en une chaussée et ils érigent un garage pour autos, avec murs maçonnés et bétonnés tout le long de la rue de la Loi ! (25 décembre, p. 106)
Les Bruxellois vont avoir du pain blanc durant ces deux jours ! Ils s’en réjouissaient à l’avance comme des enfants à qui on a promis de la brioche ! Ils en oublient presque tous les maux de la guerre. Du pain blanc ! Quel nanan !... Naïveté, puérilité, enfantillage… Tout cela fait sourire, et l’on ne songe même plus à s’indigner de cette mentalité frivole. Au demeurant ce sont de grands enfants et le fond n’en est pas mauvais. (25 décembre, p. 106)
Fidèle à lui-même, Eekhoud défend les valeurs du patriotisme. Ce même jour de Noël, il écrit:
A ajouter aux bonnes pages belges que les événements ont inspirées jusqu’à présent, il convient d’ajouter le Sensible Teuton de [?] et tels passages d’articles de Picard.
Celui-ci par exemple : "O peuples des siècles futurs, lorsque par une chaude journée d’été vous serez courbés sur vos charrues dans les vastes campagnes de la Patrie ; lorsque vous verrez, sous un soleil pur, la terre, mère féconde sourire dans sa robe matinale, au travailleur son enfant bien aimé, lorsque essuyant de vos fronts tranquilles le baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur l’horizon immense et paisible, ô hommes libres, pensez à nous qui n’y serons plus et dites-vous que nous avons acheté bien cher le repos dont vous jouissez !" (p. 103)
Mais le patriotisme n’obscurcit pas son jugement, ni sa hargne contre les Belges exilés et il écrit, la veille de Noël :
A part Maeterlinck et Verhaeren, les calamités et les fléaux qui se sont abattus sur la patrie n’inspirent que de bien piètre littérature à nos "exilés du devoir" - côté des intellectuels, des esthètes comme on disait il y a quelque vingt ans.
L’autre jour le Times citait quelques vers extraits d’une sorte de cantate commise par Emile Commaerts et il y a trois jours le Nieuwe Rotterdamsche Courant publiait des rimes pires encore dues à ce brave [?] qui aurait pourtant pu faire mieux et que je crois assez connaisseur, doué d’assez de goût, pour se rendre compte lui-même de la misère de ces "improvisations de circonstance".
Et dire que nous ne sommes qu’au début de ces indigences et de ces incontinences lyriques ! Que de détestables romans, poèmes, essais, prosopopée et épopée nous vaudront les malheurs de la patrie ! N’était-ce déjà pas assez de désastre et de calamités comme cela ! O patriotisme que de crimes... littéraires se commettent en ton nom ! (p. 101)